Un jour, probablement dans l’année qui a suivi l’obtention de mon permis de conduire, je me suis retrouvée sur un rondpoint où c’est aux conducteurs entrants de céder le passage à ceux qui tournent déjà. J’avais bien vu du coin de l’œil la voiture qui arrivait un peu trop vite sur ma droite, mais j’avais maintenu vitesse et trajectoire, me méfiant autant de l’hésitation que de l’anticipation.

Jusqu'ici, tout va bienFinalement, j’avais évité l’accident de très peu, au prix d’une embardée de l’extrême et d’un hiatus cardiaque puis j’avais continué ma route sous le regard traumatisé de mon passager.
Je ne me souviens plus du malheureux que je pilotais ce jour-là, mais je me souviens parfaitement de notre discussion :

  • Mais, mais, tu ne l’as pas vu ou quoi ?
  • Si, si…
  • Mais pourquoi tu n’as pas réagi tout de suite, on est vraiment passé à ça de l’accident ?
  • Ben c’est évident : c’est moi qui ai la priorité, c’est tout!

Et l’autre de répondre d’un air affligé :

  • Ah, je vois, tu ambitionnes probablement de devenir la nana qui a le plus raison de tout le cimetière.

Je pense que c’était un ami. Il n’y a qu’un ami pour dire un truc aussi juste et définitif.

Quelque part, aujourd’hui, la politique, c’est un peu ça aussi. Quelque chose qui fonce à tombeau ouvert dans le mur, en klaxonnant, juste parce que chacun pense qu’il a parfaitement raison et qu’il n’a aucune raison d’infléchir sa trajectoire, fût-elle létale.
L’essentiel n’étant pas de vaincre — encore moins de convaincre —, mais d’avoir raison… et surtout d’être parfaitement d’accord avec soi-même. Jusqu’au bout du bout.

« Moi, les cons, je ne leur parle pas, ça les instruit »

C’est une très belle réplique de film, que j’adore… mais c’est juste une réplique de film, pas une ligne de conduite pour la vie, encore moins un objectif politique. Pourtant…

C’est toujours le problème quand on écrit. Et qu’on a une vie en plus. J’avais écrit ces quelques phrases il y a quelques semaines, commencé à jeter la structure d’un plan, d’une idée qui m’obsédait et j’avais été interrompue, comme souvent, en plein milieu d’une phrase. J’avais dû penser y revenir rapidement, et puis d’autres tâches, d’autres évènements, d’autres récits ont pris le pas dans le flux du temps.

Pourtant… exactement le mot où tout bascule et à partir duquel le fil de la pensée se déroule.

Pourtant… c’est exactement ce que le monde a raconté ensuite : l’incommunicabilité, l’absolue conviction que nous avons chacun d’avoir raison plus que les autres, que ce soit avec ou contre eux. L’idée qu’il n’est plus besoin de débattre, que maintenant les lignes sont figées, les frontières tracées, les vérités acquises. Que l’on doit choisir son camp. Que si l’autre n’est pas avec nous, il est forcément contre nous. Et qu’il n’a forcément plus rien à nous apporter, puisque nous avons tout compris.

Je crois que c’est ça que je voulais exprimer derrière ce « pourtant ». Mon intense déception que la discussion, le débat, soient définitivement rompus, passés de mode, inutiles, comme un vestige encombrant d’un passé que tous s’efforcent d’oublier, de réécrire, à leur sauce, celle de ceux qui savent, ceux qui ont raison, ceux qui ont gagné.

Parfois, des amis me demandent si ça se passe bien avec ma fille qui avance à grands pas dans l’adolescence.
Je réponds invariablement :

Jusqu’ici, tout va bien, on continue à discuter, le dialogue n’est pas rompu.

C’est ce que je me dis. Tant que les mots circulent, rien n’est perdu.