Il m’arrive régulièrement de ne plus savoir mettre en mots mon malaise profond.


AbsenceNon pas que je patine devant le sourire sibyllin de mon psy ; je n’ai jamais eu besoin de ce genre de béquille là, ne serait-ce que parce qu’Internet existe et que tenir un blog pendant des années m’a été bien plus bénéfique de 20 ans d’introspection chronométrée. De toute manière, ce serait penser que mes dissonances sont endogènes quand il s’agit bien évidemment d’un profond malaise global.
Rien que cela. Comprendre la dimension collective de ce qui déconne plutôt que de croire que l’individu est au centre de tout. Ceci est la clé. Mais l’atomisation du social est tellement le modus operandi qui caractérise le mieux notre époque qu’il devient extrêmement difficile de rester à contre-courant de cette fausse évidence.

En gros, j’ai cessé d’écrire pendant plusieurs semaines parce que l’acte même de produire un commentaire sur le temps présent devenait une sorte de collaboration active avec cette entreprise de démolition du sens social. La rapide succession de centres d’intérêt sans aucun lien entre eux, sans aucune mise en perspective finit par déconstruire le réel lui-même, le diluer, le stratifier dans un immonde mille-feuille dont la principale caractéristique est de ne pas faire sens. Même armée de la meilleure volonté d’analyse du corps social, il devient impossible d’en appréhender toute la subtile complexité à travers sa cohérence propre. Cela revient à vouloir décrire les mœurs d’un éléphant sans ne jamais en avoir rien vu d’autre qu’une trompe, un éclat de défense et un bout d’oreille décomposé. Cela revient à croire que de la somme d’éléments disparates, partiels et partiaux naîtra une vision d’ensemble cohérente et non parcellaire et cela même alors que l’hystérie ambiante paralyse les jeux de l’esprit, qui, éventuellement, en prenant bien leur temps, auraient pu recréer les pièces manquantes avec une marge d’erreur négligeable.

Pour dire les choses plus simplement, après un grand état de confusion et de sidération dont je ne parvenais pas à discerner l’origine, j’ai fini par comprendre que le tempo médiatique actuel n’a pas d’autre objet que d’éparpiller nos consciences et de nous distraire, dans le sens premier du terme, jusqu’à ce que nous soyons collectivement totalement incapables de percevoir l’ensemble du dessein tout en ayant l’impression forte d’être immergé au cœur des événements et donc, d’être correctement informés.

Le tempo médiatique, c’est cette entreprise délibérée de bombardements d’informations, de saute-mouton permanent, d’hystérie du direct dont le climax était bien sûr l’affaire de Toulouse où pendant plus de 30 heures, il a fallu tenir le monde en haleine avec du rien. Mais un rien rempli de peur, de terreur, de dégoût, d’abjection et de fausses nouvelles. Un rien qui se contente de commenter le temps qui s’écoule et les non-actions, un rien qui obsède, qui hypnotise et qui oblitère toute velléité d’analyse ou d’esprit critique. Un rien qui évacue préventivement les questions en assénant dès le départ que toute remise en cause de l’unique version livrée en pâture au fil de l’eau serait forcément de l’ordre de la trahison.

Toute ressemblance avec une quelconque stratégie du choc ne serait que purement délibérée.

Cette campagne électorale ne ressemble à rien et surtout pas à une campagne électorale. De la même manière que ce gouvernement n’a ressemblé à rien et surtout pas à un gouvernement. Là aussi, juste un empilement, apparemment sans ligne directrice, de petites phrases, de petites mesures et de grosses provocations, le tout mené tambour battant pour ne jamais laisser le temps : du réflexe et non de la réflexion, la surstimulation permanente du cerveau reptilien afin de mieux engourdir le cortex.

C’est assez finement joué, si l’on arrive à s’attarder sur ce mode de fonctionnement un certain temps : distraire, saturer tous les canaux, décontextualiser systématiquement toute décision, toute information, extraire chaque événement du flux historique comme s’il se suffisait à lui-même, morceler, découper et pérorer sans fin sur les détails les moins signifiants que l’on est parvenu à isoler du chaos ainsi obtenu. C’est même brillant : on isole les idées afin de mieux isoler les gens. Chacun d’entre nous est sommé d’exister en dehors de tous les autres. Chacun d’entre nous doit juger, se positionner, se prononcer, décider, dans une solitude absolue, seul devant l’essorage télévisuel, seul et donc sans perspective, sans échange, sans construction commune d’un sens, seul et donc faible et donc impuissant. Chacun d’entre nous subit le matraquage médiatique sans contexte ni mise en perspective. Nous voilà réduit à un agglomérat informe d’individus, spectateurs d’une succession ininterrompue d’événements dont le traitement n’a aucun rapport avec leur importance réelle, dont l’exploitation médiatique et politique dépend essentiellement de leur potentiel émotionnel et donc de leur capacité à maintenir chacun d’entre nous dans la réaction épidermique et la totale absence de réflexion.

Tout est mis en scène pour atomiser le social et surtout la conscience qu’on en a ou plutôt nous faire croire en l’absence de sa dimension organique où chacun de nous est étroitement lié à divers groupes et à travers eux, à l’ensemble de la trame. Ainsi chacun de nous est présenté et réduit à une sorte de plante hydroponique, sans aucun substrat collectif qui nous aurait nourris et fait grandir. Nous ne sommes plus des animaux sociaux, des produits de notre époque et de notre société, mais seulement un amas de particules élémentaires sans aucune interaction entre elles. Du coup, nos actions et réactions sont privées de sens et de conscience, comme des gouttes de pluie qui zébreraient l’air sans n’être jamais tombées du même nuage. Tout se réduit à un éternel présent, sans profondeur ni perspective et toute tentative d’explication du réel devient vaine, à moins d’être extrêmement simplifiée.

Nous nous retrouvons sans mémoire, avec le référentiel d’un nourrisson : l’objet social qui disparaît de la lucarne blafarde de nos écrans cesse d’exister comme le hochet qu’un parent farceur dissimule derrière son dos. Regardez le méchant terroriste, qui est donc terroriste parce que méchant. Regardez le vilain fraudeur, parce que dans chaque pauvre se cache un coupable et donc, un fraudeur. Regardez le dictateur, parce que c’est ailleurs et que chez nous, c’est différent. Regardez et surtout ne cherchez pas à comprendre. Ne cherchez pas à comparer, sauf avec les modèles que l’on vous présente et selon l’angle choisi pour vous les présenter. Et surtout, n’ayez pas de mémoire, ne jetez pas un simple coup d’œil en arrière, dans votre propre histoire, car sinon, vous vous transformerez en statue de sel. Parce que sinon, vous serez pris d’un vertige infini à mesurer la distance déjà parcourue depuis la dernière fois que vous avez eu le loisir d’arrêter de courir. Et là, dans la perspective du temps qui passe, subitement, vous pourriez comprendre où ce désordre apparent nous conduit tous, inexorablement.