Une minute, tu es là ; la suivante, il n’y a plus personne.


VroumJe suis là parce que ce printemps un client a fini par cracher au bassinet. Ce n’est pas évident, comme relation de causalité, mais quand le ciboulot se met à tricoter plus vite que la musique, on remonte l’écheveau des événements jusqu’à la source. Donc, j’ai fini par toucher le fruit de mon travail quelques mois après l’avoir entièrement exécuté à la satisfaction générale et, comme souvent, cela revient à hydrater le désert avec un arrosoir pour enfants tant mes créanciers, eux, sont ponctuels et âpres au gain. Cela dit, dettes épongées, il me restait de quoi réviser la voiture, changer les amortisseurs et même la chausser de neuf. Ça a l’air de rien, dit comme ça, mais c’est le genre d’investissement qui, en une fraction de seconde, peut faire toute la différence.

Les amortisseurs usés de ma R25 la ballottaient comme un bateau ivre et du coup mes pneumatiques s’usaient vite et mal. Je ne vais même pas raconter que les premiers amortisseurs qui coûtaient un bras se sont avérés défectueux. Et c’est grâce au contrôle technique, épreuve cyclique et financièrement stressante, que ce vice de fabrication a été identifié comme tel et les amortisseurs changés une nouvelle fois, mais sous la garantie du fabriquant.
D’habitude, pour les pneus, je prends du premier prix, mais là, va savoir pourquoi, j’ai visité un site de vente en ligne dédié à la gloire du pneumatique, je me suis tapé des kilomètres de comparatifs et d’avis clients avant de me décider pour un train complet de Hankook Kinergy, les nouveaux boudins écologiques. Parce qu’il paraît qu’ils s’usent moins, font moins de bruit et que, cerise sur le gâteau, comme il y a moins de frottement, on doit bien consommer 3 dès à coudre de pétrole en moins par plein.
Ce n’est pas rien.

  • Pour le réveillon de Noël, j’ai envie d’un vrai repas de fête : poulet et salade !

Bon, dit comme cela, il serait difficile de ne pas essayer de faire plaisir à la gosse. Il fait un temps de chien galeux et une fine bruine noie mon coin de cambrousse, mais quand faut y aller, faut y aller.

Ce n’est pas comme si je ne l’avais pas vue. J’aurais pu être distraite par une conversation mains libres sur mon portable ou être en train de chercher une station introuvable sur mon autoradio, parce que c’est ainsi, le bled est un multi-cône-d’ombre : ni portable, ni radio, ni internet. Ou juste ce qu’il faut pour entendre la vie en morse et être encore plus agacé. Non, j’ai parfaitement bien vu la voiture qui s’est placée dans le dégagement pour tourner sur sa gauche à elle et ma droite à moi, ce que je n’avais absolument pas prévu, c’est que, elle, elle ne me voit pas du tout. Pourtant, je vous jure que je suis visible : une petite nana dans une grosse bagnole, ça fait rire tous mes potes du bled.
Donc, elle tourne tranquillement en me coupant la route.

Comptons un bon gros dixième de seconde pour la surprise et un autre pour une pensée fugace et incontrôlable, façon épitaphe dédiée à l’édification des générations futures, du genre : connasse, bordel de merde ! Et paf, le pied écrase le frein en mode automatique.
Et là, tout compte.
Absolument tout compte.

Je pensais que le temps s’étirait et qu’on avait le temps de voir sa vie défiler, comme au cinéma. En tout cas, c’est ce que m’avait raconté mon ami Étienne, après s’être vautré en moto sur une autoroute francilienne. Mais non, aucun effet relativiste. Les pneus se bloquent immédiatement et plus d’une tonne de métal lancée à 80km/h se met à dériver hors de tout contrôle.
Ainsi donc, voilà ce que l’on ressent quand on part en aquaplanning.
Rien.

J’évite l’arrière de la bécasse qui, je le pense encore, ne s’est rendu compte de rien — peut-être un retour d’apéro un peu pénible — et fonce posément sur la voiture qui attendait son tour au stop à ma droite. C’est un pot de yaourt. Si je la percute, la conductrice est foutue. Contre-braquage. C’est marrant ça se fait tout seul et je n’ai même pas fermé les yeux. D’habitude, quand je vois un truc flippant sur la route, je couine et je ferme les yeux. Là, mon pied s’est passé des relais synaptiques et il est déjà en train d’accélérer doucement pour me faire retrouver un semblant d’adhérence. Mon train arrière bascule dans l’autre sens et rase le capot de la voiture à l’arrêt. Sauvée, celle-là.
Mais je glisse toujours comme un paquebot sans gouvernail et ma calandre vise à présent le bord gauche de la route. Si je continue, je vais faire un carton avec la caisse qui vient en face. Ma voiture est partie de travers, mon pied accentue sa pression pendant que mes bras volent pour redresser la trajectoire, à fond dans l’autre sens. Ça patine, ça se déporte encore un peu pendant que l’arrière chasse étrangement, mais je reste collée à la route. Le temps ne se ralentit toujours pas, ce salaud. Je ne lâche rien, re-contre-braque et d’un seul coup, c’est fini, j’ai repris ma trajectoire initiale.

La nana au stop a dû se chier dessus. J’ai tout négocié sur les zébras du tourne-à-gauche. Je suis surprise d’être indemne, dans ma caisse, roulant tranquillement comme si je ne venais pas de passer les deux secondes les plus longues de ma vie. Et puis non, même pas. C’était juste deux secondes comme les autres et puis rien. J’hyperventile trois bons coups pour chasser la trouille qui tente d’escalader mon dos. Je suis étonnée de n’avoir pas paniqué et de m’en être sortie aussi bien.
Mais voilà, trois ans d’escalade m’ont appris à regarder ma peur en face et des amortisseurs neufs m’ont permis d’avoir la tenue de route suffisante et nécessaire pour que mes efforts ne soient pas vains.

Ah oui, j’y repense, j’ai choisi mes pneus en dernier ressort parce qu’il y avait un avis d’utilisateur, le Fonzie de service, qui disait ceci sur ce modèle particulier : excellente tenue de route en dérapage sur sol mouillé.

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