Qu’est-ce que je fais ? Je fais comme vous, je fais de la politique !

Cela pourrait être l’histoire d’un économiste, un parmi tant d’autres, qui se tire la nouille, tranquillement, régulièrement, à longueur d’antenne, pour t’expliquer à toi, petit goret ingrat, à quel point tu t’es vautré dans le luxe et la facilité, avec ton SMIC désindexé de la réalité des prix, ta petite vie tout à crédit, tes vacances de branleur au camping des gagne-petit et ton AïePhone le bien nommé, tellement ça te fait mal au cul de penser qu’il t’a fallu allonger un demi-salaire pour pouvoir téléphoner comme tout le monde, pour surtout rester joignable, même pendant tes RTT chez belle-maman. Oui, Frédéric Lordon aurait pu choisir cette sublime trajectoire des donneurs de leçons qui te résume ton destin en sept secondes chrono sur tous les médias qui mentent : maintenant que tu t’es bien goinfré, sale masse laborieuse, il est temps de régler la facture.

Parce qu’il ne faut pas se leurrer, les pourfendeurs de celle qu’ils appellent madame Michu de toute la hauteur de leur profonde commisération (mais si, madame Michu, cette figure emblématique du petit peuple tellement con qu’on va pouvoir lui faire les poches une fois de plus), s’apprêtent une fois de plus à passer à la caisse, c’est-à-dire à nous expliquer doctement pourquoi nous allons devoir nous sacrifier, une fois de plus, pour sauver leurs gros culs adipeux à eux.

C’est la crise de la dette ! Vous avez vécu au-dessus de vos moyens ! Il faut encore plus de rigueur !

Et le 24 août, alors que ton fessier marbré de rouge n’aura pas encore commencé à peler de son overdose de soleil estival, il va se prendre une purge dont tu te souviendras encore longtemps.

C’est la crise de la dette ! Vous avez vécu au-dessus de vos moyens ! Il faut encore plus de rigueur !

Frédéric Lordon aurait pu faire partie de ce chœur de Cassandre, mais au lieu de cela, il est venu dans les vertes collines du Gers décortiquer, pour qui voulait bien l’entendre, les ressorts d’un discours aimablement colporté dans chaque foyer par le tintamarre ininterrompu de ceux qui savent.

C’est bien gentil de critiquer les médias, mais ne pas y aller, n’est-ce pas laisser un boulevard aux bonimenteurs du dogme économiste ?
On a souvent critiqué le rapport aux médias de Frédéric Lordon, mais c’est avant tout un problème de temps de parole. Il s’est astreint à mesurer le temps habituellement laissé aux chantres du libéralisme sans frein pour développer leurs idées : sept secondes. Sept secondes, c’est ce qu’il faut aux Élie Cohen et autres jacquattalistes de service pour balancer leurs argumentaires simplificateurs au possible, parce qu’ils sont ceux qui savent et que nous sommes ceux qui subissent :

C’est la crise de la dette ! Vous avez vécu au-dessus de vos moyens ! Il faut encore plus de rigueur !

C’est vrai que pour asséner ce genre de vérité, sept secondes suffisent largement. Alors que pour exposer une idée quelque peu novatrice dans le champ sémantique de l’économisme moderne et dépoussiéré, il faut compter au moins 30 minutes. Trente minutes pour déconstruire les fausses évidences, les vérités autoprédictives, parce que rabâchées ad nauseam et sur tous les tons jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de penser autrement qu’à travers cette grille de lecture-là. Trente minutes pour réfléchir ensemble et arrêter de prendre les gens pour des cons, finalement, ce n’est pas tant que cela, mais dans la frénésie médiatique, c’est juste une éternité. Non, Frédéric Lordon n’a pas besoin des médias, il a besoin de médiation, c’est à dire de ceux qui sauront faire passer le message. Et c’est pour cela qu’il répond aimablement aux invitations autour d’un jambon à la broche, là où il aura vraiment le temps de répondre aux questions.
À une époque, on lui avait proposé de tenir une chronique, à France Culture, ou un truc dans le genre. Pas un média crapoteux. Sauf que la chronique, c’est le piège ultime, celui qui assèche même les plus brillants esprits : Cela veut dire qu’il faut trouver un truc intelligent à dire chaque jour. Sauf que personne n’a un truc intelligent à dire chaque jour. Arrive fatalement le jour où on n’a rien à dire et ce jour-là, on commence forcément à dire des conneries. C’est fou le nombre de gens intelligents qui se sont ainsi retrouvés à dire des conneries.

Le gros morceau, bien sûr, c’est l’invention de la crise de la dette. Parce qu’il y a tellement de temps qu’on nous rebat les oreilles avec cette crise de la dette qu’il va falloir payer de notre sang qu’à peu près tout le monde a oublié qu’en 2007, il n’y avait pas de crise de la dette. J’aurais bien voulu attraper le micro à ce moment-là, pour rappeler qu’il n’y a pas si longtemps que cela, le gros problème du gouvernement socialiste en place à l’époque (eh oui, les socialistes, ces dispendieux qui ruinent les pays et assèchent les finances à force de gaver les pauvres !) c’était tout de même de savoir ce qu’il allait bien pouvoir faire de sa cagnotte fiscale ! Ah oui, personne pour repenser à cette fichue cagnotte fiscale de Jospin ! Personnellement, j’y pense à chaque fois que l’on tente de nous faire avaler un nouveau recul social sous prétexte de caisses vides !
La crise de la dette, ce prétexte pour nous annoncer le sempiternel tour de vis social, ce n’est rien d’autre que la socialisation des pertes financières des banques lors du grand bonneteau mondial de l’immobilier pourri. Autrement dit, il n’y a pas de crise de la dette, juste une grosse crise d’indigestion du système financier qui compte, une fois de plus, se refaire une santé sur notre dos. En fait, il n’y a toujours pas plus de crise aujourd’hui qu’hier, il s’agit juste de l’achèvement d’un long processus de capitalisation du monde enclenché sous le règne des Tatcher-Bush selon le mot d’ordre édifiant : starving the beast ! il nous faut affamer la bête, la bête étant l’État-providence, l’État socialisé, l’État qui lisse les inégalités sociales en redistribuant les richesses. Parce qu’il ne s’agit en aucun cas d’une dette de dépenses mais bien d’une dette créée de toutes pièces par l’assèchement systématique des recettes selon des justifications creuses et à présent bien connues : allègement des impôts des plus riches et des plus grosses sociétés, exonération des cotisations sociales qui mettent à mal la solidarité nationale et font directement les poches des travailleurs pour la plus grande joie des exploiteurs. Création de la dette ex nihilo, enfin, par la privatisation sans contrepartie de l’arme budgétaire fondamentale de l’État, qui est la création monétaire.

Car s’il ne fallait retenir qu’une seule chose du passage pourtant très riche et vivifiant de Frédéric Lordon dans mon coin de cambrousse, c’est bien cela : la création de la dette des États est le résultat délibéré de plus de 30 ans de politique capitaliste débridée, opportunément rebaptisée libérale. Il s’agit ni plus ni moins que d’un coup d’état mondial contre l’idée démocratique, car là où règne le mythe de la dette, la volonté des peuples est bafouée, immanquablement. Tout comme les usuriers de l’ancien temps avaient inventé l’esclavage pour dette, les financiers modernes comptent bien utiliser ce biais pour dicter leur loi de la jungle à l’ensemble des peuples du monde.

Il n’y a que fort peu de scénarios de sortie de cette crise démocratique et politique bien réelle, elle. Une sortie par le bas, via l’effondrement cataclysmique du système économique, scénario du pire où les plus faibles serviront de marchepied aux autres; ou une sortie par le haut, plus hasardeuse et problématique, celle de l’insurrection citoyenne, portée par une forte initiative politique, un projet de société viable, une envie d’utopie, non pas comme d’un absolu gravé dans l’airain, mais comme une aspiration légitime vers laquelle nous devons tous tendre.

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