En temps normal, je ne perds pas mon temps sur ce genre de papier dont le principal intérêt est de faire mousser son auteur avec l’exubérance d’un blaireau plongé dans un océan de savon à barbe.


Public dans le BundestagMais voilà : les nouvelles fonctionnalités de partage de flux de Google Reader ont favorisé l’émergence d’une commununauté informelle de veilleurs d’infos, liés, non par le corpus idéologique, mais par la pratique d’un outil technologique commun. C’est ainsi que le papier de Jacques Attali a fini par clignoter en bonne place dans mon flux d’informations, porté par l’intérêt d’une bonne douzaine de mes co-veilleurs qui se sont mis à commenter copieusement le propos de l’homme de plume et de cirage.

Selon leurs pères fondateurs, capitalisme et la démocratie ne pouvaient fonctionner sans respecter des règles morales fondées sur la loyauté et la transparence.

Rien que cette accroche vaut le déplacement à elle toute seule. Et nous ne parlons même pas d’un méchant manque de la plus élémentaire relecture, ce qui serait plus du ressort du trollisme cruel que d’une lecture attentive.
Qui sont les pères fondateurs ? Cela va de soi, nous sommes entre gens bien éduqués, nul besoin d’en remettre une couche en expliquant des choses aussi basiques. C’est juste que telle qu’elle est tournée, cette malheureuse phrase laisse penser que capitalisme et démocratie sont sortis du même berceau, portés par le même élan créateur, et déjà, rien que là, j’ai comme un doute affreux. Il suffit de se manger une bonne grosse tartine de Toqueville et de Weber pour bien comprendre que l’aspiration politique à la démocratie et l’idéologie économique du capitalisme ont assez peu de choses en commun, pour ne pas dire qu’elles tendent, au bout de leurs logiques intrinsèques, à s’exclure mutuellement.

Sur ce, tombe comme une mouche dans le potage, l’idée des règles morales. Pour que le capitalisme et la démocratie fonctionnent, il leur faut donc des règles morales.
Première nouvelle.
Le capitalisme, c’est l’optimisation du profit et l’accumulation du capital. Point barre. Tout le reste, ce sont des considérations oiseuses à l’usage des premières communiantes encore un peu farouches. Le capitalisme n’a qu’un seul but, qu’un seul objectif, qu’un seul moteur : engranger le plus de pognon possible ! Et comme nous pouvons tous le voir depuis des décennies, à ce jeu-là, la fin justifie tous les moyens, y compris et surtout, celui qui consiste à travestir cette âpreté au gain en mouvement naturel, en nécessité absolue, en moteur du progrès, en condition préalable à l’affranchissement de l’homme des contingences bassement naturelles, en horizon indépassable pour une humanité soumise aux diktats du Marché. Le capitalisme, c’est la loi du plus riche, du plus puissant. C’est la toute-puissance du fric qui soumet les populations, les gouvernements, les pays, la planète entière aux seuls intérêts d’une petite minorité qui a décrété que par le pouvoir des peaux de grenouille verte, elle devait s’approprier nos ressources communes, notre travail, notre créativité, notre planète, nos besoins, nos vies.
Ce qui, de facto, me laisse particulièrement perplexe quant à la cohabitation d’un tel ordre prédateur avec des aspirations démocratiques et encore plus sur tout appel vibrant à la moralisation du capitalisme. Un peu comme si on attendait du requin qu’il devienne végétarien par devoir moral envers les autres poissons. La morale est définitivement antinomique avec le fondement même du capitalisme. Ce qui revient à dire que la meilleure façon de moraliser le capitalisme, c’est encore de faire disparaître de la surface de la planète ce système mortifère et aberrant.

Sans le moteur égoïste et absurde du capitalisme, il va sans dire que la démocratie se porterait mieux. Parce que de quoi parle concrètement Jacques Attali dans son papier sans jamais l’énoncer : de corruption. Et c’est quoi, la corruption, si ce n’est la légitime aspiration du capitalisme à ce que les gouvernements démocratiques ne nuisent en aucune façon à la bonne marche de ses petites affaires, à ce que les intérêts collectifs ne priment jamais sur les intérêts très particuliers de ceux qui détiennent le pognon ? Autrement dit, la meilleure façon de moraliser la démocratie, c’est encore d’en extirper fermement le purulent bubon de la corruption capitaliste.

Cela étant réglé, passons au plat de résistance, à savoir les appels poignants du père la morale.

Comme d’habitude, on a le droit à un vibrant couplet sur le ton de tout fout le camp, ma bonne dame surtout les vraies valeurs comme je les aime, et paf, l’estocade :

la morale vise à faire respecter par chacun les droits des autres, la déloyauté produit des sociétés dé-moralisées, au sens propre

À aucun moment, monsieur Attali, polyconseiller de présidents, ne cherche à définir la morale, ou tout au moins, à expliquer quelque peu, ce qu’il entasse dans ce mot commodément fourre-tout, mais ne chicanons pas. Apprécions plutôt la saillie : c’est la morale qui fait respecter le droit. Je pensais que c’était plutôt l’État régalien, à travers la Justice, la Police et tout ça. Mais j’ai dû rêver trop fort pendant le cours d’instruction civique que je n’ai jamais eu. Si on respecte le droit élémentaire des autres à ne pas se faire voler, molester, tuer, dépouiller, tromper, arnaquer, c’est par un aigu sens moral qui n’a rien à voir du tout avec le bras armé de la justice qui tend à être d’autant plus lourd qu’on a l’échine fragile. Exit, aussi, la théorie des jeux, qui modélise nos arbitrages internes entre notre profit immédiat et la peur de la sanction ou de la perte différée. Exit, le vivre-ensemble, la solidarité, le légalisme, la peur du gendarme, le sens de l’intérêt commun, les comportements sociaux, les interactions rationnelles et affectives, les petits calculs et les grandes manœuvres, la main invisible du marché, celle bien tangible des parents, le contrôle social des voisins et des amis. Exit, surtout, les scandales de la République calamiteuse, des élites corrompues, de la confusion des genres et des pouvoirs, des conflits d’intérêts et de ce putain de profit qui dicte partout dans le monde ce qui est bon et mauvais, qui doit vivre ou mourir, qui doit profiter ou subir, qui nous tient lieu de morale, de loi, de droit, de conscience et de modèle de société.

Sans morale, pas de moral… je n’ai même pas envie de commenter la faiblesse de ce grand écart sémantique qui assène sans rien démontrer et qui se fait plaisir au nombril sans rien apporter.
C’est terrible une société démoralisée pour monsieur Attali :

elle [La France — comme entité personnifiée…] ne se ressent plus comme une société morale; elle ne considère plus que les riches ont des raisons de l’être. Elle les envie, mais ne les admire plus. Pour elle, le scandale n’est plus la pauvreté, mais la richesse.
Elle en déduit que les règles de la vie en société méritent d’être piétinées.

Il faut bien relire cette phrase, attentivement, pour en apprécier tout le sel : la démoralisation de la société, c’est quand le peuple n’admire plus ses riches et ne trouve plus cette richesse, cette inégalité, en fait, comme légitime ! Et du coup, La France (ne parlons pas du peuple, mais de LA France, avec des trémolos dans la voix !) piétine les règles de vie communes, celles qui allaient bien quand les riches étaient légitimes et admirés.

Franchement, là, je ne comprends pas pourquoi tant de gens se pâment devant la pensée de Jacques Attali. On peut admettre que c’est les vacances, qu’il un peu fatigué et pas très concentré, qu’il a eu un gros coup de mou juste avant d’écrire ce truc. Je veux bien. Personne n’est à l’abri d’une grosse baisse de forme… voire de moral. Mais quand même…

Cette dé-moralisation de la société conduit à sa démoralisation : Pourquoi faire des efforts pour travailler et créer quand la fortune ne sourit qu’aux plus riches, aux plus beaux, aux plus puissants, à leurs amis ou obligés ? Pourquoi étudier quand les Grandes Écoles sont réservées aux enfants de leurs anciens élèves ? Pourquoi penser à l’avenir quand il appartient nécessairement à d’autres ?

Ben oui, pourquoi se casser le tronc à apporter sa contribution à une organisation sociale par essence inégalitaire ? Je dirais même plus : pourquoi continuer à accepter un système manifestement aussi inique ? Mais dommage pour lui, Jacques Attali freine son ardeur républicaine in extremis et en revient à la bonne vieille restauration de la morale, probablement celle qui, héritée des cercles supérieurs, apprend au petit peuple à se réjouir des fastes de ceux qui les gouvernent.
J’arrête là les frais, tant ce triste pensum ne méritait certainement pas tout le temps que je viens d’y passer et toute cette publicité inutile.

Repenser la politique pour repenser le monde

Ce qui est intéressant, tout de même, c’est de contempler la fossilisation de la pensée politique qui a pignon sur rue et qui tient généralement le crachoir dans les médias traditionnels. L’appel à la morale, le retour des valeurs, le repli frileux sur les automatismes mentaux stériles et le déclinisme pontifiant, voilà qui est bien faiblard quand l’anomie actuelle nous demande de repenser la société, de réinventer le monde.

La morale est fille de l’Église, de la religion. C’est elle qui dicte ce qui est bon, ce qui est mauvais. La morale est un processus de domination et de stérilisation de la pensée comme un autre. C’est la morale qui a asservi les femmes pendant des siècles, par exemple. La morale qui érige la frugalité en exemple pour les peuples pour que les dirigeants se gobergent plus largement. La morale, c’est décréter que les femmes libres, les femmes qui pensent, sont des sorcières et méritent de finir au bûcher, la morale, c’est trouver de la vertu dans la pauvreté et justifier en même temps les privilèges de quelques uns.

Ce dont on a besoin, ce n’est pas de morale, mais de s’extraire des vieux schémas de pensée pour accoucher de nouvelles organisations politiques.
Aucun système n’est globalement bon ou mauvais, ce qui compte, c’est la manière dont fonctionnent les institutions et plus particulièrement la manière dont les lois, les règles et les structures sont pensées pour neutraliser les éléments déloyaux, c’est-à-dire ceux qui comptent utiliser le pouvoir pour leurs propres fins.
L’égoïsme, la corruption, la soif de pouvoir ne sont pas d’ordre moral, mais font hélas parties de la nature humaine autant que la générosité, l’altruisme et le sens du devoir.

La question importante est donc : la nature de fonctionnement des institutions, la manière dont sont sélectionnés ceux qui ont en charge la gestion commune, la structure même des pouvoirs et des contre-pouvoirs sont-elles de nature à écarter les individus exploiteurs pour favoriser l’émergence des profils plus aptes à se dévouer pour le bien commun ? Est-ce que le fonctionnement de notre société tend à favoriser les brutes épaisses profiteuses, menteuses ou opportunistes ou à privilégier les comportements responsables, attentifs au bien commun ? Est-ce la structure de notre organisation humaine neutralise les bas instincts ou les flattent ? Est-ce que l’utopie que je porte est apte à prendre en compte cette diversité de la vie humaine et à ne pas être naïve, permet-elle de produire du vivre-ensemble qui comprend les inévitables crapules sans s’appuyer uniquement sur leur exclusion ou leur élimination physique ? Mon système incite-t-il à mieux se comporter à aspirer au meilleur tout en sanctionnant efficacement les trous du cul ?

Voilà de bonnes questions.
Et ça n’a rien à voir avec la morale, laquelle tend à juger et condamner ce que ne ressemble pas au prescripteur, une dictature comme les autres.

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