Bon, voilà, c’est dit : je n’écris plus ! Ce n’est pas une déclaration, un coup de sang, un cri du cœur. Juste une constatation qui tombe comme le fil du couperet sur la nuque du condamné. D’ailleurs, les plus assidus et fidèles de mes lecteurs avaient bien dû remarquer comme une absence, à force de tout ce rien.


Esthétique de la sucette #1Je n’écris plus pour des tas de bonnes raisons, chacune d’entre elles se suffit largement et le cumul de toutes construit comme un horizon indépassable de sécheresse scripturale.

D’abord, je manque de temps. Enfin, comme l’on peut manquer de temps de nos jours, c’est-à-dire en étant plongée dans cette période de la vie où l’on cumule tant de rôles, de statuts, d’obligations, de pressions, qu’à la fin de la journée, on se demande où l’on a encore trouvé le temps de pisser. D’ailleurs, parfois, c’est un peu juste pour ça aussi.

Le premier de mes temps confisqués est celui du travail ou plutôt, devrais-je dire, du labeur. Cet ensemble de tâches insignifiantes et inintéressantes au possible que l’on doit s’infliger pour le gain relatif d’une poignée d’euros de plus, lesquels sont absorbés avant même d’être médiocrement gagnés par le nouveau train des augmentations contraintes et de la modération salariale érigée en alpha et oméga de la vie économique moderne. Autrement dit, plus le temps passe, plus je dois cumuler de tâches, de bouts d’emplois, d’activités pour seulement espérer ralentir le rythme de mon appauvrissement. C’est une aliénation totale, brutale, à la violence de laquelle répond chaque jour un peu plus une colère sourde et formidable qui gronde sous l’apparente placidité des choses.

Le second de mes temps contraints est celui de mes relations sociales, la famille intervenant en premier lieu. Quelle que soit la configuration de la tribu, celle-ci est éminemment chronophage, même si le temps passé avec la gosse me semble infiniment plus utile et mieux employé de celui que je perds à courir après l’argent. Les temps familiaux sont parfois joyeux, souvent intéressants, mais immanquablement frappés du sceau de la routine, de celle qui use et nous blanchit le poil sous le harnais. C’est le lieu premier de toutes les batailles, de toutes les luttes, dont celle, infiniment stratégique, de mon refus de la disponibilité perpétuelle.

Il y a bien sûr les temps physiologiques, lesquels sont régulièrement amputés par les deux premiers, mais quiconque me connaît bien sait qu’ils sont aussi  tyranniques, comme le temps du repos qui, parfois, s’impose à moi avec l’implacabilité d’une crise de narcolepsie.
Et enfin, il y a tous les temps de vie, ceux que l’on arrache presque sauvagement à la banalité aliénante du quotidien. Le temps de penser. Celui de juste jouir de la vie. Celui de profiter de la compagnie trop rare des gens que l’on aime. Celui, surtout, de l’intime, de cette somme de moments précieux où l’on ne joue plus, où l’on ne compte plus, où l’on ne court plus, où l’on peut juste se permettre le luxe extravagant de sentir le flux du temps nous polir doucement la peau et où on le laisse s’écouler pour rien, juste pour l’instant, pour la pure sensation d’exister.

Quand tous ces temps ont passé, il ne reste rien, plus que des pensées éparses, indicibles, inénarrables. L’antimatière de l’écriture. L’assèchement intérieur ou son trop-plein, qu’importe.

Mais encore plus que le manque de temps, il y a le manque flagrant d’envie. De motivation.
Souvent, je me dis : Pfffff, à quoi bon ? Je l’ai déjà écrit 100 fois.

Et c’est vrai. Je lutte désespérément contre une forme sournoise d’oblitération de la pensée : le psittacisme décérébré, le culte du marronnier, la grande machine à radoter et à toujours recycler les mêmes vieilles rengaines. Je suis peut-être arrivée au bout du discours. Nous sommes probablement arrivés au bout des mots, à la nécessité de l’action, au dépassement de la sidération quotidienne. Billet après billet, j’ai chanté la beauté de ce monde et la laideur de ceux qui l’exploitent pour leur unique et dérisoire profit. Billet après billet, j’ai désigné ceux qui nous méprisent et nous considèrent comme des surmunéraires, juste bons à être pressés comme des citrons et à être jetés après usage. Billet après billet, j’ai dénoncé les médias qui mentent, les intérêts inféodés, les petites lâchetés et les grandes forfaitures. Depuis plusieurs années, avec quelques autres illuminés de mon espèce, je gueule contre le plus grand hold-up de tous les temps, celui où 20 % de la population est déterminée à user de tous les artifices, de tous les leurres et de tous les outrages pour dépouiller le reste des humains jusqu’à leur probable anéantissement, par la faim, la maladie, la guerre, l’exploitation, la misère et surtout, le mensonge. Qu’est-ce que je peux ajouter de plus à ça ? Comment trouver encore d’autres mots pour décrire cette guerre totale et totalitaire que quelques-uns livrent contre tous les autres ? Quel nouvel argument pour convaincre ceux qui ne sont pas encore convaincus, quel nouveau coup d’éclat ou coup de gueule pour réveiller les dormeurs, quel nouveau cri pour secouer les résignés ?

Le moteur est cassé. Je n’écoute plus les voix de leurs maîtres, leurs analyses brillantes qui instillent, jour après jour, le poison du renoncement jusqu’au cœur de nos salons, de l’acceptation de ce qui est parfaitement et définitivement inacceptable. Je ne m’offre plus le shoot facile de l’indignation stérile, je ne m’épuise plus à défier les moulins à vent et les agitateurs du vide. Quelle fausse réalité aurais-je à déconstruire, alors que chaque jour, il suffit de vivre, de bouger, de rencontrer, de discuter, pour voir de ses yeux l’ampleur du désastre pourtant 100 fois annoncé ? Pourquoi s’abreuver de ce qu’ils appellent information, alors que ce n’est là qu’œuvre de propagande, gigantesque machinerie à fabriquer de la soumission à l’ordre nouveau, leur ordre de l’injuste, leur néo-féodalité.

Et puis, il y a le poids de la notoriété.
Je ricane à ce mot.
Je ne parle pas là de cette forme assez médiocre de célébrité éphémère élaborée par une surexposition médiatique malsaine qui en vient à prétendre, jour après jour, que certaines personnes sont plus égales que d’autres, ont une singularité artificielle qui leur donne plus de valeur qu’à tous les autres sans-grade réunis.
Non, je parle du fait éminemment concret qu’est l’élargissement progressif de mon lectorat jusqu’aux personnes que je rencontre dans ma vie quotidienne.
C’est une chose que de balancer, dénoncer, décrire, d’écrire et décrier quand les mots se baladent sur la toile jusqu’aux confins de l’Asie ou dans l’agrégat mou des grands centres urbains, c’en est une tout autre quand mes mots, comme un boomerang, me reviennent dans la face au moment où j’achète mon pain. Il y a, dans la proximité même de ceux qui lisent ces lignes quelque chose de profondément perturbant et paralysant, une nécessité impérieuse de faire attention à ce que l’on écrit afin de ne pas blesser celui qui lit. Et voilà des histoires merveilleuses ou sordides, de ces petites histoires du quotidien, qui ne pourront plus franchir l’enceinte intime de mes pensées. Parce que, fondamentalement, je vis dans mes histoires, je vis mes histoires et le simple fait de les raconter les déforme et les transforme. Et voilà des idées qui ne peuvent être partagées qu’avec des inconnus lointains et détachés. Et voilà des silences qui me rongent, des cris qui m’étouffent.

J’ai bien pensé à écrire autrement. Je vais peut-être le faire. Renaître ailleurs, sous une nouvelle forme, dans une nouvelle identité, m’autoriser tous les langages, toutes les libertés, tous les scandales, pousser la pensée dans ses retranchements, oser la rage, oser s’exprimer à l’état brut, sans plus aucune forme de contrainte, de censure, de tempérance. Exploser les limites que j’ai fini par m’imposer comme une simple mesure de sauvegarde de ma petite tranquillité sans envergure. La tentation est immense, mais les obstacles aussi : le temps, l’argent, l’envie, la foi. La simple foi en la possible nécessité de l’écriture qui se heurte chaque jour au constat cuisant de son absolue vacuité, de son incapacité à faire, un tant soit peu, bouger les lignes de fractures ou même simplement abreuver les esprits assoiffés.

La vérité, c’est que continuer manque de sens.
Je pensais qu’au fil du temps et des mots viendrait quelque chose de l’ordre de la sagesse et de l’apaisement. Une plus grande acuité intellectuelle. Une vision du monde qui dépasse les limites de notre propre existence.
Il n’en est rien.
Écrire, c’est aussi frustrant et rageant que de continuer à cultiver l’insolent petit lopin de terre qui me tient lieu de jardin : une constance d’efforts et de moyens pour de piètres résultats pathétiques. Écrire, c’est comme lever un barrage de papier contre la déferlante de la connerie humaine : l’ironie grinçante d’outils dérisoires devant une tâche incommensurable.
Restent la colère et la frustration, immenses, comme les courants traîtres sous la surface d’huile d’un lac de montagne : baigne-toi dans mon miroir et je t’entraînerai inexorablement toujours plus loin de la surface.

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