Plus que de marcher à côté de ses pompes, c’est le sentiment insurmontable qu’on ne les mérite pas.


Introducción del deporteLa plupart des histoires n’ont ni commencement ni fin et c’est particulièrement vrai pour le narrateur, qui ne peut raconter que bien après le début et sera bien en peine de commenter en direct sa propre mort. Parfois, tout commence bien avant nous, dans l’esprit des autres, leur regard, leurs propres peurs et insuffisances, leur capacité incroyable à asséner des jugements comme des vérités. Le plus souvent, tout tourne en boucle dans le chaos intérieur de nos propres doutes.

De grandes facilités

Peut-être que ça commence là. Ou pas. Comment savoir ? J’étais une élève avec de grandes facilités, sur ce point-là tout le monde accordait ses violons. Une éponge, encore que, comme le disait Woody Allen, une éponge n’a pas d’ennemi et que mon pire ennemi a toujours été moi-même. Un buvard. Un bon gros papier buvard au toucher duveteux qui pompait la constellation de taches que mon stylo-encre crachait sur mes cahiers. Le savoir qui coulait en moi comme une source rafraîchissante, et qui s’y fixait, dès lors, indélébile, n’attendant que l’occasion d’être ressorti, à ma sauce. Apprendre était plus que facile : c’était monstrueusement jouissif, un baume à peine apaisant sur une soif d’apprendre intarissable. Tout rentrait, tout se fixait et j’étais cette bonne élève indispensable pour flatter l’ego des professeurs, leur donner l’illusion qu’ils servaient tout de même à quelque chose. Alors, je m’appliquais à leur plaire, à partager avec eux l’intense satisfaction du savoir qui nourrit l’esprit, le chavire, le hisse à de nouveaux horizons. Et plus c’était facile, plus c’était plaisant, plus je faisais strictement ce que l’ensemble du système scolaire attendait de moi et plus je nourrissais le malaise insidieux, la sensation écrasante de ne pas mériter ma place, de n’être qu’une tricheuse qui devait sa réussite à sa bonne réputation et à l’art subtil de manipuler les autres.

De l’autre côté du spectre scolaire, il y a les méritants, les besogneux, ceux pour lesquels rien n’est donné, rien n’est aisé, tout est laborieux, ceux pour lesquels chaque petite réussite, circonscrite autour du nombril de la moyenne, a été arrachée de haute lutte, par un travail acharné. Pas de jouissance dans l’apprentissage, que du travail. Rien de brillant, que du constant, une discipline de fer, des week-ends studieux, des cahiers de vacances religieusement remplis. Ceux-là forcent mon respect, alimentent mes doutes et une profonde culpabilité. J’ai l’impression de leur voler le fruit de leur travail, de les spolier de leur juste récompense, de bafouer leurs efforts. Je suis la ligne de la moindre résistance, du moindre effort et j’emporte le morceau haut la main. J’ai mal pour eux, je me vois parfois dans leur regard et je me déteste. Alors, je deviens le pitre de service, j’enrobe toute cette esbroufe dans un costard de Bozo le clown et à eux aussi j’offre le spectacle qu’ils attendent, je mets en scène ma propre fatuité, l’incroyable escroquerie de mes fameuses facilités.

  • Je suis un fumiste

C’est Étienne qui vient de lâcher ça, complètement à contre-temps, alors que nous traversons en bus Paris au crépuscule pour nous rendre à nos TP d’éthologie. J’ai continué ma carrière scolaire avec cette absence totale du sens de l’effort et j’ai atterri sous les lambris glorieux de la Sorbonne. J’ai débarqué comme un pèlerin dans un amphi bondé où se côtoient pas moins de 30 ou 40 nationalités, la crème d’une certaine élite internationale, le Mont-Blanc au garde-à-vous, l’uniforme discret de la bourgeoisie, chacun sapé pour un peu plus d’un trimestre de mes revenus sur le dos. L’impression de n’être pas à ma place n’est pas plus forte que d’habitude. Je vis avec depuis tellement longtemps qu’elle fait partie de moi. L’absolue certitude que toute ma vie n’est qu’une vaste imposture, la sensation permanente qu’à moment donné, une main va se poser sur mon épaule et qu’une voix basse va m’enjoindre fermement à regagner la sortie, parce que, désolés, mais la comédie a assez duré. J’attends d’être démasquée tout en poursuivant le jeu, faute d’un meilleur choix.
Et puis, il y a ce grand type bizarre, là-bas, en haut des gradins, une sorte de Viking rouquin et hirsute qui disparaît presque entièrement dans sa barbe à la ZZ-top sans que cette dernière masque totalement le Canon qu’il porte en sautoir autour du cou. Le gars est tellement décalé dans le décor, tellement aussi incongru que moi, que je me dis qu’il ne peut pas être totalement mauvais et que je décide de m’en faire un ami. Je fais souvent ça, dans la vie. Je rencontre des gens qui entrent en résonance avec moi, des gens dont je me dis qu’ils valent la peine de faire des efforts pour eux et je décide d’en faire des amis. Envers et contre tout. Et généralement, ça marche.

C’est comme cela qu’Étienne est devenu mon binôme. Un peu circonspect, mais pas hostile non plus. On s’entend plutôt bien, mais rien de bien intime. Jusqu’à cette déclaration à l’emporte-pièce.
Je suis un fumiste
Il vient pratiquement de se foutre à poil devant moi. C’est brutal et d’autant plus saisissant qu’en une seule et unique phrase, il vient de mettre un mot sur tous mes doutes. Nous avons en commun la certitude de notre imposture et de notre inadaptation flagrante, de notre capacité à tromper tout le monde, tout le temps, à commencer par nous-mêmes. Nous sommes définitivement amis. Sans faux-semblants, cette fois.

Le monde des pros

Mettre des mots sur son problème ne guérit pas. Cela éclaire, mais ne répare pas.
Quand j’étais gosse, j’avais une drôle de manière de voir le monde du travail. C’était l’univers des grands, des adultes, de ceux qui savent et qui font. Le monde du travail était peuplé d’experts, de femmes impeccables gainées d’un tailleur strict et surmontées d’un chignon serré, d’hommes mandibulaires en costumes trois-pièces ou de MenPower efficaces et précis dont le regard d’aigle tutoyait des horizons inaccessibles de compétence concentrée. Le monde du travail c’était le monde des pros, un monde d’une perfection mathématique, avec des savoirs presque ésotériques qui nourrissaient des machines parfaites à produire des choses parfaites. Un monde archétypal dans lequel j’ai immédiatement eu l’impression d’entrer par effraction. Dès le départ, je n’étais pas à la hauteur des exigences de cet univers fantasmatique qui nous est aussi abondamment vendu par la pub. Je débarquais comme un jeune chien fou, impatient de bien faire, persuadé de la nécessité absolue de devoir faire ses preuves en étant totalement efficiente et plus précise qu’une machine, loin de mon monde intérieur, fait de sensations floues, d’intuitions, de fulgurances et d’approximations.

Ce fossé entre mon imaginaire professionnel et la réalité du terrain était bien sûr impossible à combler et plus je me suis démenée pour toucher à cette perfection désincarnée, plus je me suis usée et convaincue de mon absolue incompétence, de mon inadaptation intrinsèque à la mécanique humaine d’un univers plus hiérarchisé que productif. J’étais illégitime dans mon travail, dans mes réalisations, sur mon bulletin de paie, dans l’ensemble de mes rapports dans le monde du travail, que ce soit avec les collègues ou les clients. Je faisais semblant d’appartenir à ce monde tout en me rendant parfaitement compte que la plupart des gens que je côtoyais faisaient strictement la même chose.

Comment vivre avec le complexe du fumiste dans un monde qui glorifie les gens sûrs d’eux ? Comment parvenir à se vendre quand on est intimement convaincu qu’on ne vaut rien ? Comment parvenir à vivre avec les autres, quand on craint sans cesse que notre vacuité et notre insignifiance finissent par éclater aux yeux de ceux que nous considérons comme nos amis et les détournent de soi ?

Il m’arrive parfois de distordre tellement la réalité que je vois soudain un monde peuplé de fumistes, de gens étouffés par la même certitude de leur indignité. Je découvre alors l’immense Internationale des fumistes, de tous ces gens profondément humains, faillibles et imparfaits, contraints de jouer la comédie de la perfection dans un monde factice gouverné par des hommes-machines, par de foutus imposteurs qui nous forcent à nous conformer à leur cauchemar éveillé.

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