L’invention du monde

Et si nous grandissions, juste pour voir ?


L'œil dans le cielÀ quel moment voyons-nous le monde tel qu’il est et non pas tel que nous le voulons ou tel que d’autres le voient pour nous ?
Comme je ne suis pas partout, tout le temps, depuis et pour toujours, je n’ai accès qu’à de petits bouts de monde, une sorte de rayure à la surface du verre de la vitre qui me sépare forcément du monde réel. J’ai beau aller et venir, me dépêcher et m’efforcer de tout voir en écarquillant les yeux à les faire gicler de leur orbite, je ne vois qu’infiniment peu de tout ce que notre petite planète a à offrir au regard, un petit bout tellement insignifiant de la réalité que je ne peux pas décemment prétendre la toucher, ne serait-ce que du bout de l’ongle.

Bien sûr, j’ajoute à l’étroitesse de mes perceptions les échos des perceptions imbriquées de mon réseau humain, je superpose des couches de microscopique réalité, je les reconstruis, je les réinvente sans cesse jusqu’à parvenir à un ensemble vaguement cohérent et immensément satisfaisant pour mes besoins propres. Le flux permanent de l’information qui agite Internet ajoute un ciment à mes constructions mentales jusqu’à ce que je juge que l’ensemble est vaguement ressemblant à ce que je pourrai appeler la réalité. Exactement comme un môme enfermé dans un placard qui penserait que l’univers tout entier tient dans le trou de serrure contre lequel il colle frénétiquement son œil.

Il y a aussi des biais dans la manière dont nous organisons notre regard sur le monde, entre ce qui nous intéresse et le reste, ce qui nous interpelle forcément et ce que nous ne voyons pas, quand bien même cela se trouverait juste sous notre nez. En éthologie, on appelle ça l’Umwelt, le monde propre à chaque espèce, à chaque construction organique, en fonction de son équipement sensoriel, mais aussi de son état général qui rend certains stimuli signifiants et d’autres non. C’est ce qui fait que le même accident raconté par 10 personnes différentes donnera 10 histoires différentes : parce que nous ne voyons pas les mêmes choses. Nous voyons la belle décapotable sur la place, mais pas le vélo du facteur juste à côté. Nous voyons la jolie blonde au déhanché suggestif, mais pas le clodo qui gît à ses pieds. Nous construisons notre monde sensible au fur et à mesure que nous le traversons, ajoutant une touche de poésie dans un lampadaire, retranchant ce qui gêne notre organisation interne sans même nous en rendre compte.

En sociologie, on appelle ce processus d’interprétation du réel les représentations sociales, ou comment nous réduisons les objets sociaux à quelques caractéristiques parlantes qui résument l’ensemble. Parce que nous ne pouvons percevoir l’ensemble du corps social, parce que nous ne pouvons même pas l’imaginer. Alors, nous nous contentons de fragments de réalités que nous partageons dans nos discours et qui influencent notre monde jusqu’à occulter tout ce qui dépasse de cette trame préétablie.
Les représentations sociales ont cela de pratique qu’elles rendent cohérent le chaos qui nous est extérieur et nous y donnent une place. L’inconvénient majeur, c’est qu’elles nous enferment dans un monde prépensé, et pas toujours par nous-mêmes. Les médias sont de grands pourvoyeurs de représentations sociales : les riches esthètes, les pauvres fraudeurs, les valeureux sportifs, la croissance miraculeuse, la consommation heureuse, le travail qui rend libre, etc. Ils pensent le monde à notre place, l’ordonne et le rendent intelligible, usant et abusant de leur pouvoir prescripteur, jusqu’à modifier profondément la perception même que nous pouvons avoir de notre vie, de nos proches, de notre propre corps. Au final, nous menons notre vie en fonction des priorités, des besoins et des contraintes pensés pour nous par d’autres gens qui se gardent bien de nous laisser voir l’étrangeté incongrue de leur Umwelt, bien loin du monde qu’ils nous décrivent et dont ils nous rendent prisonniers.

Celui qui pense le monde, celui qui le raconte, décide de ce qu’il sera et de la manière dont on vivra dedans. Il nous impose ses limites, sa vision, ses dogmes, ses règles, sa réalité. Il circonscrit avec précision l’étroit espace dans lequel nous pouvons prétendre user de notre libre arbitre, il fait de nos existences un QCM dont il écrit chaque option, en fonction de sa grille de lecture, de son monde, de son théâtre social propre.
De la même manière que nous le faisons chaque jour avec nos enfants, en leur décrivant le monde tel que nous le percevons et en les poussant à se conformer chaque jour un peu plus à cette vision forcément étriquée, celui qui invente notre monde façonne nos existences, les borne avec précision, les circonscrit à ses possibles à lui.

Voilà en quoi la société de l’image et de l’information planétaire est totalitaire : partout et tout le temps, elle unifie la représentation du monde à une seule réalité possible dans laquelle There Is No Alternative.
Voilà pourquoi Internet ne doit pas rester neutre, voilà pourquoi il ne peut y avoir de journalisme citoyen ou d’espace de réelle liberté d’expression.
Parce que nous pourrions finir par voir notre monde à travers notre propre regard, parce que nous pourrions soudain voir l’absurdité de ce que nous appelons normalité jusqu’à présent, parce que nous pourrions penser par nous-mêmes, faire d’autres choix non balisés et nous mettre à inventer un autre monde.

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22 réponses
  1. des pas perdus
    des pas perdus dit :

    La société a toujours eu une part de totalitarisme.

    C’est le système avec ses valeurs et ses interdits et ses croyances, que ce soit aujourd’hui avec les médias dominants dans ce "village planétaire", ou hier… qui impose sa vision du monde.

    D’où l’importance pour le système de contrôler la diffusion des infos, la connaissance, la culture… et donc l(s) support(s). C’était déjà le cas du temps de Diderot avec son encyclopédie 😉

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  2. Extase
    Extase dit :

    J’hésite à laisser un commentaire…

    Ça ressemble au "double arc-en-ciel", ça. On dirait un piège… 😉

    Ou c’est moi qui vois des pièges partout ? MDR

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  3. Agnès Maillard
    Agnès Maillard dit :

    Tu parles de la photo, en fait?

    Pour la petite histoire, j’étais donc en montagne, avec un temps un peu limite, lourd et couvert et on se faisait bouffer par les taons, quelque chose de sévère. On arrive en vue du fond du cirque et je vois que les nuages dessinent de somptueux jeux de lumière dans la vallée encaissée. J’ai couru aussi vite que j’ai pu, d’abord pour ne rien rater et ensuite parce que je me rendais compte qu’après plus de 1h30 de marche, je pouvais courir dans la montée sans effort, ce qui est pour moi une sensation extrêmement étrange. Je cours donc, et je vois une drôle de tâche apparaître au-dessus de la ligne de crête des montagnes, une irisation vraiment nette. Je cours encore plus vite pour ne pas rater le phénomène. C’est vraiment plaisant de pouvoir courir juste parce qu’on le veut. Juste parce qu’on le peut. Et soudain, cette configuration, entre les nuages, la crête, l’irisation. Genou à terre, et je shoote, en espérant que le capteur ne va pas cramer les couleurs pâles du phénomène. Un peu plus loin, devant le refuge, ils sont nombreux à braquer le ciel et observer, mais je suis à peu près certaine d’être la seule à avoir cet angle de vue et à pouvoir voir cet œil.

    Ensuite, je suis revenu sur mes pas pour rejoindre monsieur Monolecte, planté un peu plus loin en aval. En courant. Juste parce que je pouvais encore.

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  4. Patrick
    Patrick dit :

    Comme dit Chomp’ : "tout petit mais non nul". Quand le rouleau est énorme, il faut être plus petit que sa grille de lecture. Passer entre les dents.

    Seulement continuer à vouloir voir le monde par nos yeux.

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  5. Extase
    Extase dit :

    C’est bizarre… Ça fait tellement penser à la vidéo du "double arc-en-ciel". Celle où le mec, on a l’impression qu’il fait un "trip" sur ce double arc-en-ciel. Connais pas ?

    Et puis, je disais un piège… mais c’est parce que je cherchais une raison. Par contre, ça c’est vrai, j’ai tendance à voir des mèmes partout. C’est clair que l’œil voit quelque chose, mais le cerveau, il analyse, il cherche ce qui l’intéresse. Ce qui nous entoure est peut-être neutre, mais dès que ça atteint nos sens ça ne l’est plus : on l’influence (volontairement ou involontairement, et, pour de mauvaises ou pour de bonnes raisons). Bref, on voit ce qui nous intéresse, on voit ce qu’on veut bien voir…

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  6. Souleymane
    Souleymane dit :

    Vous deux vous dites vrais. Extases et Agnès : Bref, on voit ce qui nous intéresse, on voit ce qu’on veut bien voir… il y a un choix à faire. Par exemple, je peux choisir de lire régulièrement des articles du journal le point ou d’un blog comme celui-ci Mais il y aussi la manipulation: Noam Chomsy parle beaucoup concernant la manipulation des infos; là par exemple où on essayerait d’attribuer des effets glamours à de la pub, des trucs de ce genres. où bien? ce n’est pas ça? je ne sais pas si je vous suit!

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  7. Serge LEFORT
    Serge LEFORT dit :

    J’ai commencé à lire ton mémoire "De la judéophobie à l’antisémitisme" cité dans un lien de cet article, mais je me suis étranglé en lisant que «la quasi-totalité de la population [juive] fut déportée» en 586 av. J.C. (page 5).

    Bon, je ne crois pas que nouveaux historiens israéliens étaient connus en France au moment de la rédaction de ce mémoire, mais ce mythe a été démonté…
    Lire par exemple : Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008.
    • ContreInfo : http://contreinfo.info/article.php3
    • France 2 : http://culture.france2.fr/livres/co
    • Le Monde diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/20
    • LDH-Toulon : http://www.monde-diplomatique.fr/20

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  8. Extase
    Extase dit :

    À propos de neutralité, de perception… Avant, j’aurais eu du mal à croire que nos sens pouvaient être les "esclaves" de notre cerveau. Mais il faut se rendre à l’évidence, nos sens ne sont pas neutres, ils ne sont que les outils de notre cerveau.

    Par exemple, quelque chose qui m’a frappé c’est (appelons ça comme ça) une illusion d’optique, que j’ai découvert à l’adresse :
    http://boingboing.net/2010/05/10/co
    ou, directement l’image :
    http://www.boingboing.net/dolphinse
    On peut voir deux choses. Qu’est-ce que vous voyez ? Est-ce que vous voyez les dauphins ? Il parait qu’il y en a qui ne voit que les dauphins… c’est compréhensible, s’il y en a qui n’arrive pas du tout à les voir.

    Il faut bien se rendre à l’évidence : ce qu’on a dans la tête (idées, préjugés, expérience, etc.) influence notre perception. Notre perception des choses n’est pas neutre. Même si les choses sont, en elles-mêmes, neutres…

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  9. mike hammer papatam andropov
    mike hammer papatam andropov dit :

    Merci pour l’éclairage, nous en avons énormément besoin, tous, je crois et de plus en plus.
    Dans cette sombre forêt, cette jungle si fouillée, si intense, à l’information du tout et du rien qui tourne systématiquement en boucle, et finit par se nourrir de lui-même, avec une avidité sans arrêt redoublée, une lumière qui éclaire tout en nous permettant de prendre du recul sur ce que l’on voit et ce que l’on ferait bien d’éviter de "consommer", est toujours une richesse supplémentaire à mettre au crédit de l’homme.
    Merci donc.

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  10. Extase
    Extase dit :

    @Patrick : Ça me rassure… je ne suis pas le seul alors (avant que je finisse, quand même, par les voir). 😉

    Ça illustre exactement ce que je voulais dire : les dauphins sont bien là, on peut dire qu’ils sont assez en évidence, mais on (ou plutôt, une bonne partie des gens) ne les voit pas ! Et il faut un plus ou moins gros effort pour les voir. La neutralité, si elle existait, voudrait qu’on voie les deux choses… mais ce n’est pas le cas. Et c’est valable pour d’autres sujets. Il faut faire, et surtout avoir la volonté de faire, un effort pour voir autre chose que ce qu’on a bien voulu voir (à première vue).

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  11. didon
    didon dit :

    je pense que tous le monde peux voir ce qu’il y a à voir, il suffit de changer la focale comme pour une chambre photographique, se souvenir aussi qu’une échelle permet aussi bien de scruter l’état de la toiture et d’éloigner l’horizon comme de descendre à la cave pour y être moins ébloui et prendre conscience du monde c’est à dire de la biodiversité respectable, pas totalement anéantie…
    tous cela nécessite un travail, c’est un exercice pour comprendre, et c’est ce que l’on ne se permet pas tout le temps, parce que justement cette société dit moderne s’y oppose de plus en plus en tous cas pour la plus part en nous privant de ce temps et de cette conscience…
    il est plus qu’un droit de voir, ce devrait être un devoir dans les différents sens du terme..

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