Me voilà ! J’y suis. En sous-vêtements dans un bureau cossu, devant un homme que je ne connais pas. Il y a quelques mois encore, cela aurait été impensable. Me retrouver subitement contrainte d’habiter ce corps qui m’est tellement étranger. Depuis tellement longtemps, que je ne sais même pas s’il a déjà été mien.


Je me souviens du sentiment d’étrangeté totale que j’avais ressenti en détaillant attentivement ma propre main, un soir de fièvre, alors que je n’avais que huit ans. Je n’arrivais même pas à focaliser mon propre regard sur ces étranges brindilles fines qui se mouvaient pourtant selon ma volonté, mais avec, toujours, comme un temps de retard. Peu après, on m’opérait en urgence d’une appendicite et regagner ma petite carcasse m’avait valu, en salle de réveil, un interminable mal de mer.

J’ai toujours eu du mal à ne pas penser cette chair comme un par-dessus mal ajusté. Trop petit, trop gros, trop lourd, trop faible, toujours à la traîne de mes rêves et de mes envies. Toujours tellement insuffisant. Tellement encombrant, tellement de trop. Et toujours si instable. À peine le temps de m’étendre jusqu’à remplir le bout de mes phalanges et le voilà qui m’échappe encore, avec ces deux masses de chair qui tendent la maille de mes pulls que je choisis pourtant toujours trop grands. De plus en plus grands. Et ces poils ! Ces ignobles poils noirs qui colonisent mon sexe, mes aisselles, mes cuisses, mes jambes, que je pourchasse avec une pince à épiler avant de capituler sous le nombre et d’enfiler une burqa mentale de plus.
Je le déteste ce corps de femme qui m’encombre quand je cours, qui m’interdit de lire à plat ventre sur la plage, qui me force à abaisser mon cul dans l’herbe pour uriner à petits jets furtifs et gênés. Je déteste ces seins proéminents et insolents qui aimantent les regards ; gênés pour les garçons ; envieux pour les filles ; lourds et intrusifs pour les hommes. Je ne veux pas n’être qu’un sexe, qu’un corps, qu’un genre. Je ne veux être limitée en rien, ni pour personne et surtout pas pour moi. Mais je n’ai pas le choix et je subis ma condition de femme quand tant d’autres la subliment, la revendiquent fièrement, la brandissent comme un étendard. J’entre en guerre contre moi-même, relais complaisant d’un monde d’hommes, pensé par et pour des hommes.

Je ne me contente pas de cacher ce corps. Je le nie. Je le soumets à ma volonté totalitaire. Je le refuse tellement que je ne supporte pas mon propre reflet, ma propre existence.

Allons, allons, ne faites pas de cinéma!
Et pourtant, c’est une femme!
Brusque, brutale même, elle enfonce son spéculum dans mon corps de gamine comme pour me punir d’exister. Je ressens l’intrusion jusqu’à l’intérieur même de mon ventre. Et je déteste ça. Je déteste ma nudité froide et médicalisée, je déteste ce corps, cette viande réduite à ces fonctionnalités biologiques.
Je suis l’esprit.
Il est la machine.
Je veux le soumettre à ma volonté, lui faire payer son inadéquation fondamentale. Je n’aurai jamais un regard complaisant pour lui. Il est mon geôlier. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Même adouci par un amour immense et un désir encore plus grand, le regard de l’autre ne me guérit pas de moi-même. Jusqu’au cœur de notre intimité, ce putain de corps continuera de me contrarier, de me renier, de me faire souffrir là où il ne devrait y avoir que de la jouissance. Le divorce est consommé. La guerre en moi est totale.

Ses doigts courent sur ma peau, palpent attentivement mes muscles encore naissants, s’arrêtent sur les articulations, explorent les tensions nerveuses.

  • … Il y a cette hanche…

Une non-chute, au ski, quand j’avais 17 ans. La carre intérieure avait accroché la pente pendant que le ski inférieur avait continué à glisser sur la neige dure et verglacée. Un grand écart violent avait sorti la tête de mon fémur droit de sa niche d’os dans un hurlement dément qui avait voyagé un moment dans les montagnes. Le moniteur avait pris la situation en main et remis en place l’articulation déboîtée dans une nouvelle vague de douleur fulgurante. L’un de ces petits moments intenses où mon fichu corps se rappelle à mon bon souvenir. Depuis, cette articulation avait gardé comme une faiblesse que mon ostéopathe avait lu sur mon corps comme un aveugle parcourt un livre en braille. Ça et les cervicales, jamais remises d’une lourde chute dans la douche, et puis le dos, fragilisé par de longues heures avachies sur des chaises informes et bancales et puis toutes ces tensions, tous ces refus, profonds, implacables.

  • Et votre grossesse?
  • Nickel, la grossesse, rien à dire, même pas malade, rien.
  • Et l’accouchement?

Une petite boule bien dure, calée entre l’estomac et la glotte, qui me hache le souffle quand j’y pense. Je me souviens des paroles des autres femmes, avant : tu verras, une fois que c’est fait, tu es tellement heureuse que tu oublies la douleur.
Manifestement, nous n’avons pas la même faculté mémorielle et sensorielle.

Pourtant, tout avait plutôt bien commencé, avec une sensation d’étrangeté supplémentaire entre mon corps et moi, une sorte de lévitation interne qui m’avait poussée à acheter le seul et unique test de grossesse que je n’ai jamais utilisé de ma vie. Sensation de vertige tiède et doux à la lecture de la confirmation de mon soupçon, absolue légèreté de l’être en lui annonçant que nous avions mis au but du premier coup. Et quelques degrés de séparation de plus entre ce corps et moi, cette arche de Noé destinée à perpétuer l’espèce, ce vaisseau spatial lancé vers un avenir incertain et dont les flancs hébergent l’Alien.
Je suis la matrice, la circonférence, l’enceinte fortifiée qui ne forcit pas et dont le ventre est comme en sous-location. Mon corps ne m’appartient plus, il est une extension anonyme du grand corps médical tout puissant. Soixante euros la poignée de main avec l’illustre accoucheur béarnais dont le pas pressé emplit de son écho industrieux les couloirs de la clinique. Un Comment allez-vous? purement formel et médical, présentation du sexe dont je suis définitivement dépossédée, clic-clac, merci, au revoir et à la prochaine. Dix minutes chrono pour une heure de route à l’aller, autant en salle d’attente et les récriminations de mon patron qui exige que je bascule mon suivi prénatal sur mes congés. Mon corps dérange le corps social, le ventre mou de l’entreprise productiviste. Tout devient plus rond, plus lourd, mais, à l’intérieur, je surfe sur une sublime vague de détachement.

C’est comme une épée qui se serait fichée au creux de mes reins. Mon ventre est lourd et dur comme une pierre. Réveil en fanfare au cœur de la nuit, le soir de mon 32e anniversaire. Ressac. La douleur s’efface et je replonge dans le sommeil. La nuit s’étire au rythme des contractions. Toutes les 30 minutes. Trop long. Attendre. Un jour entier à faire les cent pas, à manger debout pour soulager la tension interne, dormir un peu. Une nouvelle nuit, encore plus inconfortable, sans sommeil. Deuxième jour. Rien de neuf. Impossible d’aller en clinique tant que les contractions sont espacées de plus de cinq minutes, sinon, c’est une heure de route dans le froid et la neige qui menace de tomber pour être renvoyée dans ses pénates au bout du compte. Précision médicale au service de la rentabilité des rotations des lits. Le jour s’achève enfin et je traîne ma fatigue immense et mes kilos en trop entre deux contractions violentes. Dix minutes. Encore trop long pour décoller, bien trop court pour se reposer. 23 h, deuxième jour, le seuil des cinq minutes est enfin franchi, encore une heure de route et je confie ma souffrance à la toute-puissance médicale. Une heure du matin, le travail patine toujours, la douleur omniprésente me transforme en bête apeurée, l’épuisement est complet : je commence le gros du travail sans aucune force en réserve. L’apprentie sage-femme de nuit, tout en douceur et compassion, me propose une dose de morphine pour dormir un peu. Je m’enfonce presque immédiatement dans un vertige cotonneux et sans fond dont j’émerge au petit matin par une contraction d’une violence encore inconnue et dont l’intensité va pourtant crescendo.

La sage-femme de jour est un masque de sévère compétence, raide, sèche comme un coup de trique, toute entière projetée dans le respect du protocole. Je suis chair, je suis un corps malade, je suis une succession de gestes techniques chronométrés.

La salle de travail est purement fonctionnelle et pensée pour faciliter le travail du plateau technique. Nous y sommes des intrus. C’est un hall de gare dont les portes battantes laissent parfois passer une petite foule en blouse de couleur qui vient s’informer sans aucune forme de civilité de l’état de ma dilatation et qui commente cette violation de ma chair intime avec la même indifférence que si j’étais un objet. De la salle de travail jumelle et attenante, s’échappent le brouhaha rassurant des affaires rondement menées : quelques poussées, quelques cris, et voilà le nouveau-né qui vagit et l’équipe qui évacue prestement les lieux pour la fournée suivante. Je pensais avoir opté pour la meilleure clinique de la région, je suis juste échouée dans un pondoir industriel où l’on purge efficacement les flancs de toutes les inconséquentes à près de 100 km à la ronde.

De temps à autre, la sage-femme de jour s’engouffre dans ma propre salle, le pas lourd de ses silences réprobateurs, et enfonce un doigt inquisiteur et quelque peu vengeur dans mon vagin tout en me fusillant du regard. Femme au rabais, me voilà parturiente encombrante et de mauvaise foi, qui fait traîner son travail et grippe la petite machine à dépoter les bébés. La pose de la péridurale a soulagé la douleur intense quelque temps, mais la perfusion a encore accéléré le rythme des contractions pendant que mon col, mon fichu col rebelle, refuse de s’effacer. Mon corps entier vibre d’indignation contre le traitement qui lui est infligé. Les heures s’égrènent et la douleur revient sans que je retrouve le contrôle de mes muscles. Vers 11 h 30, la sage-femme rébarbative décide que la comédie a assez duré et me rabat les genoux derrière les oreilles. Je proteste faiblement et me débats contre les étriers qui emprisonnent mes pieds et forcent mon bassin à basculer en arrière. C’est absurde. Mon périnée est en surtension et le crâne de ma fille ne cesse de repartir en arrière à la fin de chaque poussée péniblement arrachée à la pesanteur. Je suis totalement à bout de force. Je n’ai ni dormi ni mangé depuis deux jours, l’effet protecteur de la péridurale s’estompe, mais je n’ai toujours pas retrouvé le plein contrôle de mes muscles. Je suis en train de m’éloigner de toute cette souffrance et je ne me rends même plus compte que c’est moi qui suis en train de hurler comme une bête blessée. Du coin du regard, je vois la sage-femme nazie monter sur un tabouret pour mieux s’affaisser ensuite de tout son poids sur mon ventre énorme qui refuse de se vider. J’ai seulement peur. Par flash confus, je me rends compte que je vais mourir. Je pousse, je pousse, à m’en déchirer les entrailles, mais il n’y a plus rien, plus de jus. Je crois bien que la sage-femme m’engueule. Puis, après un temps flou et indéterminé, je vois les bottes blanches de l’obstétricien emplir mon champ de vision. Ce sont les mêmes que celles que chaussent les ouvriers dans les abattoirs à canards. On a glissé un seau à la verticale de mes fesses pour y recueillir tous les fluides qui s’écoulent abondamment de moi. L’homme est en train de monter bruyamment une sorte de gros couvert à salade. Qu’il enfonce sans préavis dans mon sexe pour y chercher la tête de ma fille. J’ai l’impression d’être écartelée. Quelqu’un pose une petite chose vagissante sur ma poitrine lourde et tendue comme un tambour, mais mes bras sont tellement faibles que je n’arrive pas à la tenir. Je cherche du regard quelqu’un pour m’aider, mais déjà, tout le monde s’affaire sur autre chose. C’est finalement son père, pâle, ravagé, en état de choc, qui aura la présence d’esprit de me tenir le coude pour que je ne laisse pas échapper mon enfant par terre, du haut de mon étroit lit de souffrance. Je devrais être heureuse. J’ai juste froid et envie de pleurer. Voilà tout ce qui reste de ce qui aurait pourtant dû être le beau jour de notre vie.

Mon corps a nourri ma fille. C’est ce que je voulais. Créer du lien avec elle. Tenter de me connecter avec moi-même. Malgré la chair, abondante, qui refuse de refluer. Malgré l’épisiotomie qui m’empêche de m’asseoir, de marcher correctement, qui me blesse et qui rend mon sexe encore plus étranger qu’il ne l’a jamais été.

Mais quelque chose a quand même changé. Pas mon regard, pas mon divorce de longue date, non, de nouvelles sensations, de nouvelles envies. La fin des migraines. C’est long, presque insidieux, il me faudra encore quelques années pour comprendre et cesser toute intrusion chimique dans ce fichu corps. Me reconnecter. Prendre possession de la chair. Enfin. Comprendre le jeu des muscles sous la peau, entendre le murmure du flux sanguin. Décider d’entretenir la carcasse plutôt que de la mépriser. Comprendre, enfin, que je ne suis pas une femme-machine, un esprit perdu dans une prison de chair, mais bien un être complet, entier, relié à l’ensemble du monde par son interface corporelle. Apprécier l’effort. Goûter le plaisir du corps qui complète l’esprit et l’emmène sur d’autres chemins. Jouir des flots d’endorphine que l’activité sportive libère dans mes veines. Reprendre contact avec moi-même, pouvoir enfin sourire à mon propre reflet. Contempler avec indulgence et apaisement les ridules et la petite brioche. Se réjouir de pouvoir habiter pleinement ce vieux corps, si familier et si nouveau à la fois. Partir avec lui sur les routes du Gers, l’emmener en balade vers les sommets, lui donner le soin qu’il mérite et recevoir en échange un univers de sensations nouvelles et délicieuses.
Ne plus avoir honte. Ne plus avoir peur.
Exister, pleinement. Profiter de la vie. Tant qu’il y en a.
Être libérée de mon carcan mental pour habiter enfin mon être entier.
Courir, grimper, souffler, ressentir.
S’abreuver à l’étang salé de mon humanité retrouvée.
Enfin.

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