Mona Chollet a retroussé ses petites manches et s’est attaquée, brillamment, comme d’hab’, au décorticage de l’imaginaire sarkozyste, celui-là même qui a convaincu des millions de prolos qu’il fallait voter pour ceux qui leur maintiennent la gueule dans la fosse à purin.

Mona a eu l’extrême gentillesse de bien vouloir pointer un flingue sur la tempe de son éditeur préféré afin que celui-ci consente à m’envoyer un exemplaire de son dernier opus. Qu’elle en soit remerciée. D’abord parce que mes finances ne me permettent plus depuis longtemps de m’adonner à mon vice préféré, à savoir sniffer langoureusement l’odeur enivrante du bouquin fraîchement sorti de presse. Et ensuite parce que des bouquins du calibre du sien ne sont pas de tristes pensums qui se contentent d’assener une vérité prête à penser, mais ouvrent des univers insoupçonnés de réflexions et cogitations nouvelles.
Qu’elle en soit encore remerciée.

Le bouquin de Mona n’apporte pas de révélations fracassantes sur un système propagandaire dont nous sommes nombreux à dénoncer les rouages. Elle y apporte un point de vue, une base de réflexion, tisse des associations d’idées pertinentes qui ne nous avaient pas forcément crevé les yeux jusqu’à présent. Elle y pratique la psychologie sociale à l’usage du plus grand nombre et y analyse de son angle journalistique la fabrique des représentations sociales qui corsètent la pensée capitaliste libérale depuis plus de 25 ans en se focalisant sur le dernier chef-d’œuvre de la machine à rétrécir les rêves : le modèle sarkozyste.

Dans les bons morceaux, rapportons en vrac l’usage du storytelling pour l’édification des masses abruties, la crucifixion des petits valets de la pensée étroite comme Michel Houellebecq et un portrait ô combien lucide et cruel de la vraie gauche, celle qui ne transige pas avec le dogme et qui se condamne donc à commenter des coulisses la parade triomphante des vendeurs de rêves frelatés.

Le rabotage des imaginaires est partout à l’œuvre, tout le temps, et n’est pas seulement l’émanation localisée d’une aspiration brutale au pouvoir. Il n’y a pas fondamentalement d’imaginaire sarkozyste, mais une norme de vie mondiale sécrétée tout le temps à tous les niveaux, partout dans le monde. La mondialisation, ce n’est pas juste la danse des yaourts et des stocks options autour du globe, c’est l’appauvrissement global des représentations sociales en une sorte d’ersatz de way of life universel. Pub, ciné, livres, discours, telenovelas, films, infos, art, tout ce qui porte du sens ne cesse de projeter le même modèle normatif, une sorte de cliché de la vie, non pas telle qu’elle est, mais telle que nous devons impérativement la désirer. Il n’y a pas de possibilité de créer son propre projet de vie, il faut adhérer au modèle universel du bonheur.

Et quand la réalité se met à nier avec vigueur cette norme artificielle, alors il convient de plier la réalité à cet imaginaire racorni.

Le petit bout de la lorgnette

Le travail, c’est l’épanouissement et le socle de l’intégration sociale. Consommer, c’est se réaliser et s’affirmer dans son mode de vie à soi tout seul. Exister, c’est posséder.
N’oublions pas la jolie femme, le couple d’enfants parfaits, la maison lumineuse, la voiture spacieuse et modulable, les collègues sympas et les soldes deux fois par an.

Le reste, c’est de la littérature de pissent-froid qui sont rien que des loosers et des ratés et qui sont jaloux de ne pas accéder à toutes ces jolies choses qui font rêver… surtout ceux qui ne les ont pas!

​​​Le taux d’inflation aux États-Unis est environ deux fois plus élevé que celui indiqué dans le rapport du gouvernement. Afin d’empêcher l’augmentation des paiements de la Sécurité Sociale, le gouvernement a modifié sa façon de mesurer l’inflation. Dans l’ancienne méthode, le taux d’inflation mesurait le coût nominal d’un standard de vie défini. Si le prix du steak montait, le taux d’inflation montait avec. Aujourd’hui, si le prix du steak augmente, le gouvernement présume que les gens l’échangent contre des hamburgers. L’inflation ne monte pas. À la place, c’est l’étalon du niveau de vie qui descend.

Regarder mourir le dollar, par

Je tombe hier sur ce bout de texte et je repense à nos propres problèmes de perception de l’inflation.
Cela fait des années, depuis le passage à l’euro, qui a relativement bien coïncidé avec le passage à droite du gouvernement, que les gens se plaignent de la vie chère. Ce qui est reporté depuis toutes ces années par les journalistes de cette manière : les consommateurs ont l’impression (ou le sentiment!) que les prix augmentent. Autrement dit, les gens couinent, mais c’est dans leur tête que ça se passe, voyez les chiffres officiels de l’inflation, aussi plats que l’encéphalogramme d’un électeur le matin du 6 mai 2007…
Les chiffres, les études, les reportages, tout montre une réalité présentée comme objective qui nie la somme des expériences individuelles, forcément subjectives. Quand les gens, cette entité floue et mal définie, se plaignent de devoir raboter le budget bouffe, on leur rétorque doctement que c’est parce qu’on ne peut avoir en même temps l’I-phone et l’écran plasma!

Puis vient la révélation, subitement reprise partout : oui, les prix à la consommation ont explosé, oui, il devient difficile d’acheter son jambon Herta et ses yaourts Danone. Et voilà enfin le spectre du pouvoir d’achat qui envahit l’espace public de communication.

Et le storytelling qui prend immédiatement le relai pour reconstruire cette vérité qui dérange.

Rapidement, on remarque que le discours médiatique se focalise sur le ménage de Français moyens qui n’arrive plus à boucler son budget. Chaque média présente SON ménage de Français moyens et pourtant, ils se ressemblent tous : un couple urbain d’actifs avec deux enfants qui n’a que 3000€/mois de revenus.

Rewind : que 3000€/mois de revenus!!!

Un ménage moyen!

Je sens que si j’étais un ménage moyen, je n’aurais pas tant de problème que cela à boucler mon budget. Surtout que je ne biche ni sur l’I-phone, ni sur l’écran plasma, ni sur les vacances au ski à Courchevel, ni sur un 4×4 Cayenne et autres petits accessoires standards de la normalité familiale.

En fait, en deux jours de zapping mou sur les grandes messes de l’info, j’ai fait le tour de la famille moyenne type… selon les médias. Dans la presse d’info, même combat : tout le monde avait une famille moyenne sous le bras qui ne s’en sort pas avec 3000€/mois. Soit déjà deux personnes qui gagnent chacune 1,5 SMIC… À chaque fois, c’est le catalogue de la débrouille, la litanie des sacrifices, avec des vacances assignées dans la résidence secondaire, parce que plus de fric pour les voyages, les courses au discounter (haaaa, c’est trop affreux!) parce que sinon, on doit zapper le petit resto, la modération sur les achats coup de cœur…

Franchement… et après ça chouine pour le prix du litron de lait?

Bref, la mise en scène de ces ménages moyens est créatrice d’un double discours : regardez comme on se préoccupe de la vie des vrais gens… comme vous et m’enfin, soyons sérieux, c’est pas si grave dans le fond, hein, bande de grands enfants gâtés qui veulent le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière! Jusqu’au petit glissement insignifiant vers l’idée qu’on ne peut pas avoir les RTT ET l’écran plasma.

Ce que, du coup, les médias ne montrent pas, c’est la réalité croisée d’une forte hausse des produits de première nécessité avec la forte baisse des revenus d’une part croissante de la population précarisée. Nous sommes invités à compatir avec les difficultés d’une famille qui, selon toute logique, devrait blaser plus de 60% des spectateurs, afin de mieux zapper l’impact de la situation économique sur ces millions de personnes qui surnagent vaguement avec un SMIC partiel, un RMI ou que dalle… La famille moyenne en panne de pouvoir d’achat est la construction d’un objet médiatique destiné à nous faire oublier la question centrale qui est celle de la répartition des revenus et de la paupérisation galopante des classes moyennes.

Ainsi, on réduit les difficultés réelles d’une part croissante de la population à accéder au minimum, comme de quoi bouffer ou se loger, à une problématique de réduction des loisirs… Une pure négation du réel vendue comme une vérité, avec une histoire de vrais gens à l’appui.

Et ainsi, on n’évoque pas le moins du monde le transfert de 10% du PIB des revenus du travail à ceux du capital, l’impact des nécrocarburants sur le prix des matières premières agricoles mondiales et sur notre nourriture en particulier, le fait que le prix des loyers a rattrapé celui des salaires, que la hausse du prix du pétrole est surtout un problème de baisse du dollar et devrait peu nous affecter, etc.

Bref, ce n’est pas l’imaginaire sarkozyste qui est au pouvoir, mais une vaste entreprise globale de négation de la réalité.