Un peu comme on éteint la lumière en quittant une pièce, le blog de Bereno a brutalement cessé d’émettre hier dans la blogosphère.

J’aurais préféré comparer le site de Bereno à une étoile qui s’éteint brutalement dans le ciel, mais pour le coup, aucun évènement cosmique n’est venu souligner cette subite disparition. Pourtant, vu la qualité du propos et de son auteur, une supernova eut été de mise, du service minimum, pour le moins. Mais non, rien, seulement une absence, une voix qui se tait, un silence de plus qui s’installe.

Au début, on pense juste à un bug d’hébergement du Monde, car Bereno était hébergé par la plateforme du Monde. Une fin d’abonnement. une fausse manoeuvre, un machin technique bien rassurant, en somme, rien d’irréversible…
Certes, L’inpecteur du travail ne devait pas faire que des heureux avec ses récits sur la condition ordinaire des travailleurs en France, il avait même senti le vent du boulet lui ébouriffer les cheveux en son temps, mais de là à lui couper le sifflet subitement! Surtout que l’on est dans une démocratie, n’est-ce pas? Où la liberté d’expression est garantie par les institutions, non? Et même s’il est fonctionnaire, l’ami Béréno n’a jamais dérogé à son devoir de réserve : il a conservé son anonymat, protégé celui des protagonistes de ses histoires, n’a jamais cité un lieu ou une date, rien. Il ne s’agissait là que d’une étude de cas, une succession de monographies quasi éthnologiques qui explorait d’une position privilégiée la nature des relations entre patronat, syndicat et salariat. Une oeuvre d’utilité publique, donc, un quasi sacerdoce, un travail documentaire indispensable et édifiant.
Bref, il s’agissait là de ce genre d’initiatives d’obscurs rouages de la machine qui forcent le respect et appellent une certaine forme de reconnaissance, à défaut d’une promotion officielle.

Mais pas un ultimatum, pas de menaces, pas de coercition.

Or, c’est exactement de cela qu’il s’agit.

Hier, donc, l’ami Bereno a reçu l’ordre express du sommet de sa hiérarchie de fermer sans délai son blog, qui s’avérait pour le coup encore plus dérangeant que l’on pouvait le penser au premier abord.
En fait d’ordre, il s’agissait plutôt d’un ultimatum émanant directement de son ministère de tutelle qui exigeait la fermeture immédiate du blog sulfureux avec menace de sanction disciplinaire s’il ne s’exécutait pas sur le champ. Béréno, qui a investi le temps et l’énergie que l’on peut deviner dans son patient travail d’enthomologiste du microcosmos de l’entreprise, a bien tenté de négocier un départ honorable, juste un petit mot pour tous les lecteurs qu’il recevait quotidiennement et qui lui écrivaient, le soutenaient, juste un au revoir, un calva et une clope avant l’échafaud. Mais ce jugement qui est tombé du plus haut sans autre forme de procès était sans appel ou aménagement de peine. Bereno a été contraint d’auto-détruire son oeuvre et de se murer dans le silence.

Aujourd’hui, Bereno est muselé, condamné au silence. Il n’a pas le droit de s’exprimer ou d’aller plaider sa cause sur quelque support que ce soit. On lui a clairement laissé entendre qu’il était interdit de blog sous peine de voir une procédure disciplinaire immédiatement engagée contre lui.
Le plus étrange dans l’histoire, c’est que la veille au soir, j’ai visionné le documentaire Une femme à abattre, quelque chose déjà d’énorme comme déni de démocratie, mais on se rassure en se disant que c’est de l’autre côté de la grande mare, chez les cow boys de GWB. Et le lendemain, on apprend que c’est en train d’arriver près de chez vous.

Et voilà, c’est fini. Baillonné, le Bereno. Réduit au silence. Comme ces centaines de milliers de travailleurs qu’il avait choisi de défendre, par sa profession, déjà, puis par son engagement citoyen!