Où l’on sent que les présidentielles approchent et où le thème de l’immigration sert de cache-misère à la pauvreté des projets politiques.

Il y a des vieux pots dans lesquels on brasse toujours la même mauvaise soupe, écrivais-je en novembre dernier alors que la cocotte-minute des banlieues venait de nous sauter à la figure. Car à chaque fois que le discours politique s’épuise ou que l’action des élus montre clairement qu’elle n’a plus pour vocation de réduire les inégalités sociales, on ressort toujours le vieil épouvantail à connards de l’immigré, cet autre qui vit parmi nous et de préférence sur notre dos.
L’hystérie actuelle autour des nouvelles lois sur l’immigration[1] ne parle pas tant des rapports Nord/Sud, des déséquilibres planétaires grandissants entre ceux qui amassent le plus possible et ceux dont on dispute les miettes, que ce soit entre nations ou à l’intérieur même de l’ensemble des pays de la planisphère. Non. Cela raconte une démocratie moribonde, gouvernée par une caste qui compte bien se maintenir par tous les moyens aux affaires et qui n’a rigoureusement rien à proposer comme projet politique, si ce n’est de maintenir et développer un système économique profondément inégalitaire mais qui a l’immense avantage de lui profiter monstrueusement.

L’immigration choisie

Encore un exemple de marketing politique à deux balles avec une expression toute faite qui devrait avoir une belle carrière, tant elle a été pensée pour frapper les esprits faibles et aigris. Parce qu’en affaire de choix, c’est comme pour tout, c’est une question toute relative au point de vue.
Du point de vue de celui qui quitte tout, pays, famille, amis, pour s’embarquer dans un voyage incertain, dangereux, coûteux et peut-être bien définitif, je doute que l’on puisse parler de choix. L’exil n’est le plus souvent qu’une solution de désespoir, de dernier recours. Je me souviens encore de ce petit dessin humoristique qui parlait des Algériens contraints de fuir la violence de leur pays, où un arabe disait à un autre : Partir, c’est mourir un peu, rester, c’est mourir beaucoup. Ce n’est pas seulement un peu trop facile de faire la fine bouche face à la marée montante de ceux qui n’ont plus rien à perdre, c’est aussi profondément cynique et égoïste que de refuser d’assumer les conséquences d’un certain ordre du monde que nous maintenons en place par tous les moyens possibles parce qu’il nous est collectivement très profitable. Cela revient à dire que notre politique de pillage planétaire des ressources communes les fait peut-être crever la bouche ouverte, mais il faudrait qu’en plus ils aient la bienséance de bien vouloir le faire chez eux, loin de nos yeux et de nos estomac fragiles, tout au plus pouvons-nous leur concéder quelques images au journal télévisé de gosses aux trop grands yeux sur des corps bien trop maigres au ventre bien trop gonflé, ou de quelques cadavres ensanglantés dans le sable ou la neige, qu’importe, rappel de ces pays où les gens s’étripent un peu trop lestement à notre goût.
Revoilà donc l’immigré pilleur de frigo opportunément ressorti du placard, alors même qu’une bonne part de ce que contient ce fameux frigo, nous sommes allés le chercher plus ou moins dans son assiette.

Le goût des autres

Voici donc venu le temps de l’immigration choisie, face à l’immigration subie. Et que subit-on, je vous le demande? Et bien, nous subissons les réfugiés politiques, qui ont eu le mauvais goût de ne pas plaire à la dictature en place dans leur propre pays[2], les réfugiés de pays politiquement instables ou en guerre civile, les réfugiés économiques, dont beaucoup ne font que suivre les ressources qui sortent abondamment de leurs pays vers les nôtres, les candidats au regroupement familial, c’est à dire des femmes, des enfants qui aimeraient voir leur mari, leur père, un peu plus souvent qu’une fois par an. Que des gens qui n’ont pas eu le bon goût de naître et vivre dans des pays prospères et droit-de-l’hommistes comme les nôtres.
Voilà pour les damnés de la terre!

Et qui serons les heureux élus? Ceux qui ont des qualifications qui nous manquent. Ha bon? Avec 4 millions de chômeurs, si nous manquons de qualification, c’est que dans le meilleur des cas, nous ne consacrons pas les moyens nécessaires à la formation continue, mais l’hypothèse la plus vraisemblable c’est que nous comptons sur les travailleurs immigrés qualifiés pour casser les prix des autochtones, lesquels devront forcément apprendre à péter moins haut que leur cul.
Sans compter qu’un travailleur qualifié étranger, en dehors du fait qu’on l’importe en général parce qu’il est moins exigeant et bien plus fragile qu’un travailleur qualifié local, c’est aussi des frais de formation laissés à la charge du pays d’origine, lequel se démerdera pour financer son système éducatif avec des clous et pour faire tourner son économie avec ce que nous voudrons bien lui laisser comme bras cassés.

Le grand bond en arrière

Mais au-delà de toutes ces considérations pseudo-politico-économiques, ce qui me reste le plus en travers de la gorge, c’est que toute cette diatribe imbécile ne peut masquer le fait le plus saillant de cette énième politique raciste : le fait qu’à l’instar des années 60-70, l’on ravale de nouveau la figure emblématique de l’immigré à sa seule fonction productive. L’immigré n’est plus un homme ou une femme ou un gosse, une personne placée devant la terrible extrémité de l’exil, ce n’est plus qu’une force de travail ou une menace. Rien d’autre.
Le bon immigré, c’est celui qui acceptera un visa temporaire, juste le temps de trimer comme un âne, sans rien faire d’autre, sans vivre réellement parmi nous, sans avoir d’attaches, sans créer du lien, et qui repartira prestement dans son pays de sauvages quand nous n’aurons plus besoin de lui. Le bon immigré, il donnera le meilleur de lui-même sans exigences démesurées en face, particulièrement en terme de salaire et de vie sociale. Que l’on comprenne bien : on ne veut de lui que pour bosser, rien d’autre! S’il trouve que 3 ans sans sa femme ou ses gosses, c’est trop long, qu’il rentre chez lui. Si chez lui ça craint, s’il y risque sa peau, si sa famille lui manque ou est en danger, on s’en fout, c’est sa merde, pas la nôtre.
Ça me rappelle rappelle juste la manière de penser l’immigration dans les années 70, avec la figure du bicot, du bougnoule, celui qui n’était qu’une paire de bras docile que l’on ne voulait pas entendre. Il devait trimer en fermant sa gueule, dormir dans sa chambre de foyer Sonacotra, bouffer ce qu’il pouvait et ne surtout pas faire chier avec ses problèmes. Ces mecs, dans l’inconscient de l’époque, n’avaient pas de vie, pas d’existence en tant qu’humains. Pas de vie affective. Pas de culture. Pas d’attaches. Juste des bras. Et éventuellement du gibier pour se marrer entre potes lors d’une bonne ratonnade. Avec le regroupement familial, on a découvert qu’ils étaient des mecs normaux, avec des familles, des amis, une vie. Et c’est tout cela qui est fondamentalement remis en cause.

La France, tu l’aimes ou tu te casses!

Voilà encore une formule à l’emporte-pièces qui a une belle carrière devant elle. L’ironie de la chose, c’est qu’elle est allègrement reprise par ceux qui passe le plus clair de leur temps à dénigrer leur pays, comme je l’écrivais chez Guillermo pendant ma pause-blog :

Pour une fois, je suis TOTALEMENT d’accord avec Sarkozy!

Non, vraiment, sans rire! Ça m’étonne d’être d’accord avec lui à ce point!

Parce que vraiment, ils me sortent par les trous de nez les déclinologues de tous poils qui ne cessent de nous bassiner avec leur couplet sur la France qui tombe, qui est un pays de merde, qui est peuplée de veaux. Ils sont là, à couiner dans leur costard à 20 SMIC, à gerber sur leur compatriotes, tous des cons, faut-il comprendre, à pleurer une soit-disant splendeur perdue! Mais si ça les fait autant chier de vivre ici, avec nous, mais qu’ils se cassent, et surtout qu’ils ne reviennent plus! Pourquoi nous gonfler avec leur sempiternelle lamentation alors que manifestement, TOUT est mieux que la France?

Cassos, les gars![3]

Gageons qu’une fois que tous les connards égocentriques et franco-flagellateurs auront pris le large en suivant leur fric qu’ils ont de toute manière toujours planqué dans des paradis fiscaux, la France redeviendra le pays des Lumières, cette terre d’asile que j’aime tant!

En attendant, on s’apprête à aller déloger les squatteurs internationaux jusqu’au coeur des blocs opératoires[4], on traque les déboutés du droit d’asile jusqu’au fond des cours de maternelle, avant, bientôt, n’en doutez pas, d’accrocher des petits panneaux recyclés à l’entrée des lieux public, dans l’esprit de : "Interdit aux chiens et aux Juifs immigrés"

Notes

[1] et oui, encore une couche de répression en plus : que ne ferait-on pas pour flatter les bas instincts et ramasser des voix sans rien faire ou construire autour du lien social

[2] Dictature que nous sommes peut-être en train de financer, question de choix, là aussi

[3] Je tiens à dire que je parle bien des bons Français de souche, une expression gerbeuse s’il en est, souvent proches du parti au pouvoir, et qui n’ont de cesse de dénigrer la France, tout en enjoignant les autres à se tirer s’ils ne sont pas heureux des conditions d’existence qu’on leur fait. Charité bien ordonnée commence par soi-même et de nouveau, les prescripteurs gagneraient à donner l’exemple!

[4] Et si le mec est ouvert, on appelle un véto pour refermer le paquet?