Depuis peu, un petit texte circule sur la toile, présenté comme une version actuelle de "la cigale et la fourmi".

Le fil de commentaire sur Les boniches avait donc reçu, il y a une semaine, le pneumatique auquel je m’étais empressée de répondre par ma propre version.

Il se trouve que dans le Libé du jour[1], un certain écrivain reproduit l’essentiel du texte dans une analogie assez mal venue avec la réalité sociale en lutte contre le CPE.

Sauf que…
Sauf qu’il manque le dernier paragraphe du charmant petit texte, paragraphe dont mon commentateur a eu la bonne idée de me gratifier et que voici :

La cigale meurt d’une overdose ; Libération et l’Humanité commentent sur l’échec du gouvernement à redresser sérieusement le problème des inégalités sociales.
La maison est squattée par un gang d’araignées immigrées, le gouvernement se félicite de la diversité multiculturelle de la France. Les araignées organisent un trafic de marijuana et terrorisent la communauté.

Ce paragraphe éclaire l’ensemble de l’oeuvre qu’il faut bien comprendre comme un pamphlet balancé à la gueule de ceux qui rament à longueur de temps pour décrocher le Saint Graal : un job pourri et mal payé, plutôt que rien du tout. Il faut bien comprendre que la fourmi est une petite bête méritante et la cigale, une grosse branleuse qui ne tire pas une rame mais sait y faire quand il s’agit de tirer des larmes et de dépouiller les honnêtes travailleurs des fruits mérités de leur labeur.

Comme vous l’aurez compris, il s’agit bien d’opposer les travailleurs dotés d’un emploi à ceux qui aimeraient bien en avoir un, tout en laissant entendre que ceux qui n’ont pas de boulot, ce sont de grosses feignasses parasites!

Un discours connu, rabaché, conoté, ce que le fameux dernier paragraphe vient bien mettre en relief!

Ce qui explique certainement que l’auteur du texte du Figaro de Libération a choisi de passer à l’as cette délicate conclusion.
Et encore, je vous épargne le reste de ce pénible texte qui justifie le CPE car il ne fait que formaliser la précarité qui est déjà la norme. Fallait oser, quand même, quand argumentation! Oui, la situation de l’emploi est toute pourrite, alors on n’en est pas à une pourritude de plus ou de moins! Foutu pour foutu…

La fable qui pue du slip, tout comme l’hardie tribune de Libé ont en commun de résumer tout la problématique de la pauvreté[2] à une opposition entre insiders et outsiders, c’est à dire entre ceux qui avaient la chance d’être en poste quand ça a commencé à déconner grave et les autres, qui rament, pas de chance, mais fallait bien que ça tombe sur quelqu’un, comme une loi de la nature, quelque chose d’inéluctable, un grand jeu de hasard où les dés seraient pipés dès le départ!
Et on élude ainsi toute réflexion sur l’organisation sociale qui se met en place autour du travail.
Car on ne peut opposer les cigales et les fourmis, dans la mesure où il s’agit des deux faces de la même pièce. En toute fourmi, il y a une cigale qui n’attend qu’un licenciement sans motif pour se réveiller et en toute cigale, il y a une vaillante petite fourmi, prête à en chier, a ravaler ses larmes, sa peine et sa fierté pour l’aumône de quelques heures de boulot en plus, juste de quoi ne pas crever, de quoi espérer le lendemain!

Voici donc ma réponse, ma version de la fable, telle que je l’ai écrite en commentaire, en réponse à l’incidieux. A vous de penser la vôtre!

Version réaliste :
La cigale et la fourmi bossaient sur la même chaîne de montage à l’usine. Le scorpion, leur patron, décida qu’il pouvait encore augmenter les marges bénéficiaires de l’entreprise à servir aux tiques, ses actionnaires. Il vida la cigale et augmenta d’autant la charge de travail de la fourmi, tout en lui diminuant son salaire sous prétexte que c’était ça ou la délocalisation vers des termites asiatiques que l’on dit TRÈS bon marché.
La cigale chanta tout l’été son CV sur la place du marché, avec toutes ses trop nombreuses copines lourdées. Seulement, les scorpions n’embauchent pas, ils vident toujours plus de cigales, les tiques deviennent énormes et on explique aux fourmies rescapées que c’est sur leur salaire qu’on va prélever juste de quoi éviter que ces putains de cigales ne se révoltent. Evidemment, la fourmi, abrutie de travail et qui carbure aux hypnotiques pour tenir le choc, elle a méchamment les boules, elle se dit que les foutues cigales, même si elles n’ont pas grand chose à bouffer et qu’elles se gèlent le cul tout l’hiver, finalement, elles ne sont pas si mal loties que cela, comparé à sa souffrance devenue permanente au travail.
Pendant ce temps, on met en service des armées de morbaks, dont la plupart sont des cigales en CDD, pour fliquer les cigales et leur faire comprendre qu’il va falloir que quelques unes d’entres elles (les plus moins pires, les plus souples de l’échine) reprennent du service dans leur job très dégradé, pour la moitié du salaire d’avant, parce qu’on a beau faire, les fourmis sont en train de crever d’épuisement.
De leur côté, les tiques sont devenues tellement énormes et gonflées de sang, qu’elles ne peuvent même plus se bouger ou se gratter leurs couilles de tiques, et que du coup, elles sont bien emmerdées. Heureusement, le morbak en chef a une idée de génie : on va forcer quelques cigales soigneusement triées sur le volet à venir s’occuper de torcher le cul des tiques! Mais pas trop tout le même. Il ne faudrait pas que les cigales en rade deviennent suffisamment peu nombreuses pour qu’elles et les fourmis se rendent compte qu’elles se sont faites baisées dans les grandes largeurs et que plutôt que de lutter les unes contre les autres, elles auraient plutôt intérêt à aller claquer la gueule des morbaks et des scorpions et purger le bide des tiques!

Notes

[1] Merci Didier, pour l’info!

[2] Merci à Schneidermann d’avoir pris le temps d’expliquer que le mot précarité n’est que le cache-sexe de la pauvreté, la vraie, la moche, celle qui fait sale dans les pays riches!