Ce matin, je me suis réveillée avec un horrible cauchemar encore en tête : le Culkin nouveau était arrivé dans les rayonnages, comme un mauvais picrate du mois de novembre!

Une fois mon thé avalé, je me suis rendue compte qu’il ne s’agissait pas d’un rêve mais bien d’une réminiscence de la veille au soir. J’avais bien vu un petit nain blondinet à la bouille reconnaissable entre toutes et qui créditait le générique d’un nouveau prénom pour la dynastie Culkin : Rory.

Pour les Alzheimer avancés, Culkin, c’est le nom de la demi-portion des années 90 qui passait son temps à rater l’avion. Macaulay a été une star en culottes courtes jusqu’à ce qu’il lui arrive une chose horrible : l’adolescence! Et pourtant, jamais le nom des Culkin ne quitta l’affiche!
A peine le grand dadais boutonneux évacué, voilà qu’arrive Kieran, de 2 ans son cadet, qui reprend le flambeau. Maintenant donc, Rory, encore tout jeune, déboule sur les écrans!

Les Culkin, c’est un peu comme les Gremlins : il ne faut pas les mouiller et les nourrir après minuit sous peine d’être envahi!

Alors je pense à Madame Culkin, cette vaillante génitrice qui renouvelle sans cesse le stock d’enfants stars. Dès qu’un de ses garçons montre des signes de vieillissement redhibitoires, hop, l’usine à bébés si mignons quand ils sont petits en a un autre à exhiber. Des questions angoissantes m’étreignent : que fait-on des modèles obsolètes? Trouvent-ils des séries télé pour leur retraite? Combien de Culkin reste-il en stock? Est-ce un modèle déposé ou la victoire de l’idéologie chrétienne évangélique américaine? Comment peut-on considérer des parents qui vendent leur progéniture au Dieu Image? Et les filles, que font-ils de leurs filles, les Culkin?

effroyables jardinsMais le cœur des hommes n’est pas toujours aussi sombre. Il est parfois d’une humilité touchante comme celui de Jacques Villeret dans Effroyables jardins, passé hier soir sur France 2.

Je n’attendais rien de ce film, pourtant, un Jean Becker, j’aurais du me méfier.
Jacques Villeret y incarne un instit’ dont la deuxième vocation est d’être clown, à la plus grande honte de son fils. Jusqu’au jour où le meilleur ami du père raconte au gosse l’histoire, nettement plus profonde, qui se cache derrière les rires et les galipettes.

Et tout en regardant ce film très touchant, tout en nuance, ce petit spéculum de l’humanité ordinaire[1], ce recueil des petites grandeurs et des grandes lâchetés, je pense au destin de Jacques Villeret, lui aussi très touchant, lui aussi clown triste, qui noyait son angoisse et peut-être son mal de vivre dans l’alcool. Et comme beaucoup d’alcooliques, ce petit homme, ce concentré d’humanité aux yeux doux et tristes, a finit par se faire tuer par son vice.

Ceci dit, j’ai fini par revenir dans le film, qui raconte la vie des gens, des petites gens sous l’Occupation. J’aime l’Histoire, celle avec un grand H, quand elle est abordée par le petit bout de la lorgnette, du point de vue de ceux qui la subissent et non de ceux qui ont la folie de penser qu’ils la font. Effroyables jardins[2] fait l’inventaire minutieux des comportements possibles dans l’adversité, où le cœur de chacun balance entre le désir d’être grand et courageux et la nécessité de passer à travers les mailles du filet, la tentation de détourner le regard, de courber l’échine en attendant que l’orage passe.
Qu’est-ce qu’être un héros? Qu’est-ce que le courage? Et si le plus courageux était de survivre sans se compromettre, sans se vendre? Juste survivre, pour perpétuer. Pour raconter. Pour témoigner.
La vie, la mort, le rire qui sauve aux pires moments de l’existence, et cet amour des gens que l’on dit trop facilement "ordinaires", cette exploration continue du cœur des hommes, de tous les hommes, les grands, les simples, les moches, les discrets, c’est tout cela qui fait la force, la trame des films en état de grâce, sans s’enliser dans les grands discours et les bons sentiments poisseux.

C’est en tout cas la substance du cinéma de Jean Becker!

Notes

[1] Honteux plagiat du titre de l’excellent blog : sous les jupes des fonctionnaires

[2] dont je ne m’explique toujours pas le titre, pas vraiment adapté, pas vraiment vendeur