… ou les marchandages obscènes des petits boutiquiers de l’existence.

Je dis, argent, trop cher
trop grand
La vie n’a pas de prix
Ainsi chantait dans les années 80 Jean-Louis Aubert du Groupe Téléphone.
"Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits", mais pour la valeur monétaire… c’est le marché qui décide!

"Enseignant, je gagne 2417 euros par mois. Pour son départ, M. Landeau, PDG d’Aventis, recevra 24,6 millions d’euros, soit 10178 mois, soit 848 ans de mon salaire. Qu’ai-je donc de moins que ce monsieur pour valoir 10 000 fois moins que lui ?"
Jean-Michel Louvet, Besançon, dans le Courrier des Lecteurs de Télérama n°2835 du 15 mai 2004.

Dessin exclusif de Nathalie Millet La question de la valeur que peut revêtir chacun de nous se pose en permanence : combien vaut le temps que je consacre à mon travail, que je loue à mon patron, combien valent mes compétences, ma formation ou ce talent précis ? Dans une économie de marché où tout s’achète tout se vend, tout a valeur marchande, même l’amour peut être tarifé. Mais personne ne se pose la question de savoir combien vaut réellement sa vie, tant cette idée est incongrue au premier abord. On sent bien que nous ne sommes pas foncièrement égaux devant le pouvoir de l’argent, et que comme ce lecteur de Télérama, on se demande parfois sur quels critères ésotériques sont basées les rémunérations des uns et des autres. Mais peut-on réellement évaluer le prix d’une vie humaine ? Au-delà même des questions éthiques et morales, est-il possible de déterminer un prix de la vie ? Et si oui… qui cela peut-il intéresser et pour quel usage ?

La nécessité d’une valeur de la vie humaine

Ceux que nous appelons couramment les décideurs, hommes d’affaires, hommes politiques, services administratifs procèdent tous les jours à des arbitrages dont beaucoup reviennent à des décisions de vie ou de mort pour les populations impliquées. Ainsi, tout ce qui est normes de sécurité, dans la construction, les transports, revient à choisir quelle part de risques est assumé collectivement et quelle part est à la charge de la population. Une société où les normes de sécurités sont strictes et de niveau élevé sous-tend une valeur collective de la vie humaine élevée. A contrario, une société peu réglementée revient à renvoyer la gestion du risque aux individus, la valeur de la vie de chacun étant relative à sa capacité financière à la protéger. C’est plutôt la démarche des assureurs.

Les plus demandeurs en terme de valeurs de la vie humaine sont les décideurs dans le domaine des transports. Leur méthode consiste à procéder à des arbitrage en terme de sécurité et de nuisances selon la méthode purement économique coûts/avantages [1]. Ainsi, si un carrefour s’avère dangereux, quel coût de réfection peut-on engager en fonction de la valeur estimée des vies épargnées. Cynique ? Réalité économique vous répondra-t-on. Les compagnies aériennes procèdent en permanence à l’évaluation du rapport entre optimisation de l’exploitation commerciale et les "contraintes" de sécurité [2], parfois au détriment des voyageurs.
Ainsi Boeing, face à une défaillance d’un système de fermeture des portes de soutes de l’un de ses modèles, avait décidé, après un crash, qu’il était plus rentable de risquer d’autre crashs en ne faisant rien, plutôt que de payer le coût des réparations. Manque de chance, l’acharnement de la famille de l’une des victimes permit de lever le lièvre et le coût du crash devint suffisamment exorbitant pour que Boeing décide de modifier tous ses appareils en exploitation dans le monde (en tout cas, dans le monde occidental qui avait les moyens de lui coller de gros procès sur le dos !).

La détermination d’une valeur de la vie humaine a un intérêt certain : celui de rendre le non-respect de l’intégrité physique des personnes plus coûteux que son observance. C’est ainsi, que pour l’instant, on évite la banalisation d’affaires comme celle du sang contaminé, de l’hormone de croissance ou de la vache folle. Il reste encore économiquement peu rentable de tuer des gens pour faire des économies. D’où la mise en place du principe de précaution. Et c’est peut-être là la dernière barrière avant la barbarie économique… pour combien de temps ?

Les méthodes d’évaluation de la Valeur de la Vie Humaine

Comment donner une valeur marchande à la vie humaine ? Sur quels critères, en fonction de quels facteurs ?

Une méthode plutôt simple, consistant à demander à des Européens la somme qu’ils seraient prêts à consacrer à leur sécurité, permet, après moult calculs d’obtenir une valeur moyenne de la vie humaine au tour de 120 fois le PIB par habitant, ce qui en Europe, nous fait la personne entre 1 et 3 millions d’euros [3]. Avec ce type de calcul, nous avons un Malgache pour 35 000 € ou un Chinois pour 120 000 €, à comparer avec les 2,45 millions d’euros que valent un seul Français. Valeur du Français qui a été ramené à 1 million d’euros par le rapport Boiteux[4]

La valeur d’une vie perdue dépend, en réalité, de l’âge de la victime. On se référera implicitement dans ce chapitre à la valeur de la vie restante à l’âge moyen des décès par accident de transports, qui est de l’ordre de quarante ans.

Ce rapport détaille précisément les 3 méthodes les plus utilisées pour évaluer le prix d’une vie. On se doute assez rapidement que le prix varie considérablement selon la méthode de calcul et que le choix de la méthode est assez significatif de la manière dont la société considère la personne humaine.

La méthode des assurances : études consistant à déterminer le consentement à payer de chacun pour compenser un risque accru de mourir.
Dans cette optique, chaque individu décide de sa valeur en choisissant directement son niveau de couverture et de sécurité. C’est vers ce modèle que nous tendons, où la valeur d’une vie humaine ne ressort plus d’une estimation collective, mais des capacités de chacun à se prémunir du risque, ce qui individualise fortement la valeur d’une vie humaine. C’est la société du risque, chère aux assureurs. C’est en établissant la moyenne de ces consentement à payer qu’a été obtenue la Valeur de la Vie Humaine moyenne : VVH = 120 x PIB/habitant.

La méthode des économistes : estimations des pertes économiques que va subir la société du fait du décès d’une personne, le manque à gagner, en fait, le manque à produire.
Cette méthode amène à produire des valeurs négatives lorsqu’elle ne prend pas en compte la propension à consommer : ainsi, les économistes assènent sans fard que les femmes au foyer, les retraités et les chômeurs ont des vies qui, non seulement, n’ont aucune valeur, mais en fait ont des valeurs négatives [5]

La méthode des années de vie perdues : évaluation de la satisfaction manquante des années de vie perdues.
Il s’agit là d’économie du bien-être, chose floue et complexe s’il en est, mais amenant une analyse plus globale et fine des interactions entre un individu et la société dont il dépend.

Ce changement de problématique, assez radical, conduit à retenir comme critère de mesure les satisfactions auxquelles un individu pouvait prétendre et dont l’accident le prive. Les méthodes de calcul proposées sont alors fondées sur les budgets-temps que les individus consacrent à différentes catégories d’activité sous plusieurs contraintes (espérance de vie, consommations obligées…). On s’efforce ainsi de déterminer, en plus de la valeur de la consommation et de l’épargne perdues (correspondant à la valeur du temps de travail perdu), un coût de la perte de temps libre et des autres préjudices moraux. [6]

Cette méthode permet de renchérir la valeur d’un enfant, par exemple, à cause de l’importance du préjudice dû aux nombreuses années de vie manquantes, mais peut tendre à baisser la valeur d’un retraité, nous rapprochant d’un scénario Soleil vert.

Aujourd’hui, la VVH en France pour un accident de transport individuel est de 1 million d’euros et de 1,5 M € pour un accident de transport collectif [7].

Variations du prix de la vie

Même si, pour des raisons pratiques, les experts en prix de la vie s’entendent sur l’intérêt d’une VVH moyenne par pays, dans la réalité, selon les circonstances, il existe de fortes disparités entre les personnes, même issues du même contexte social. __ Mieux vaut être seul que mal accompagné__
Cet adage est en fait fort mal adapté à l’évaluation du prix d’une vie. Les morts collectives ont toujours plus d’impacts que les morts solitaires.

Les 6000 morts du World Trade Center ne diffèrent guère des 8500 morts annuels sur la route en France, ni par le nombre ni par l’horreur. Les premiers mobilisent la Nation américaine et le monde, y compris les ennemis d’hier; les seconds laissent chaque année indifférents et les Français et leurs voisins européens. Les premiers font débloquer 45 milliards de dollars par le Congrès; les seconds coûtent cher à la nation en pertes de vies humaines et en douleur, sans réaction collective. [8]

… ce qui nous fait la victime du WTC à 7,5 M $. Mais même dans ce cas, les assureurs (toujours eux) ont introduit d’intéressantes variations entre les jeunes cadres dynamiques et les cuistots portoricains.

Avec un PIB/habitant estimé de 1000 $, la vie d’un Irakien devrait encore coûter 120 000 $. Les circonstances actuelles font que la vie d’un irakien ne vaut plus grand chose. Dans beaucoup de pays, aussi, la vie d’une femme est bien en deçà de sa valeur théorique.
Mais là où les variations intrinsèques de la VVH sont les plus intéressantes, c’est bien dans le domaine de la santé publique, domaine que l’on veut marchandiser à toute force.

VVH et santé publique

Comme toujours, mieux vaut être jeune riche et en bonne santé que vieux, pauvre et malade. Mieux vaut aussi vivre dans un pays qui a une politique de santé publique.

Ainsi, aujourd’hui, la vie d’un enfant en Afrique ne vaut même pas les 2 euros nécessaires pour le sauver du paludisme qui reste aujourd’hui la maladie la plus meurtrière de la planète.[9]
Une année de survie pour un malade du sida aux Etats-Unis vaut plus de 10000 $, le coût du traitement financé par la collectivité, alors que l’année de survie d’un Africain du Sud ne vaut pas les 300 $ que coûteraient les soins dans son pays [10].

Dans la même veine, nous pouvons consacrer des sommes conséquentes pour offrir un sursit à nos malades. Un transplanté cardiaque canadien revient à près de 15 000 $ par année de survie [11]. A ces tarifs là, la rationalisation coûts-avantages refait surface et dans le cadre d’une privatisation de la santé en faveur des assureurs, on sent déjà de quel côté va pencher la balance [12].

Mais au delà de la question des arbitrages de la rentabilité des soins, nous entrons réellement dans le monde des boutiquiers quand il s’agit de l’estimation coûts-avantages de la prévention en santé publique.

Ainsi, qu’est ce qui coûte le moins cher ?

  • Se lancer dans une vague de réglementations les produits des industries agroalimentaires, informer et former les gens à la nutrition ou se contenter de gérer les effets de l’obésité ? [13]
  • Repenser les modes de vie et de transport dans les sociétés industrialisées, et se colleter directement avec le lobby des constructeurs automobiles ou se contenter d’indemniser et de compter les morts et malades de la pollution atmosphérique ? [14]
  • Réglementer et contrôler enfin les produits utilisés dans la production de cigarettes et nuire aux profits colossaux des marchands de mort en fumée ou se demander si les fumeurs, en se tuant à petit feu contribuent suffisamment au budget de l’Etat, tout en réduisant les coûts des retraites ? [15]

La tendance, aujourd’hui, c’est de prôner l’équilibre par le marché, et de s’interroger sur la supériorité des profits des entreprises sur la valeurs des vies humaines que leurs mauvaises pratiques nous coûtent : le coût des réglementations sur les bénéfices des entreprises est-il justifié par quelques morts ?[16].

Ces calculs savants qui tentent de justifier la marchandisation de la vie humaine ne parviennent pas à cacher leur objectif final : promouvoir la supériorité absolue du profit sur toute autre considération. L’argent vaut finalement plus que sa propre valeur (système d’échange de biens entre les hommes), il est devenu la finalité d’un monde sans âme, qui ne s’émeut même plus de la mort injuste des plus faibles d’entre nous, pour une poignée de pièces.
L’argent devient le maître étalon suprême. Une personne n’a plus de valeur par elle-même, par ses actions, ses paroles, ses pensées. Nous ne sommes plus que des marchandises, des morceaux de viandes que l’on négocie au prix de gros.

Et pourtant… pendant que je lisais tous ces somptueux rapports, ces magnifiques théories économiques, ces calculs de petits avares mesquins, je me demandais…
Quelle pourrait donc bien être la valeur d’un Abbé Pierre, d’une Sœur Emmanuelle, d’un Martin Luther King, et de toutes ces personnes qui appartiennent à notre mémoire collective et qui n’ont pas produit des biens, de l’argent, mais bien plus ?
Ce ne sont sûrement pas de petits boutiquiers qui pourraient nous le dire.


Première parution, l’Echo du Village n°294.
Deuxième parution, Altermonde, novembre 2004


Notes

[1] Les prix de la vie : Lorsqu’un ingénieur des Ponts et Chaussées se voit proposer plusieurs projets susceptibles d’améliorer la sécurité routière, qu’il n’y a pas assez d’argent pour tout faire, et qu’il doit procéder à des arbitrages, il est amené à préférer le projet qui optimisera le rapport coût-avantage

[2] Evaluer le coût d’une catastrophe aérienne

[3] Que vaut la vie humaine ? On ne peut affirmer l’universalité des droits de l’homme et accepter que le prix de la vie ne soit pas le même d’un pays à l’autre.

[4] Le rapport Boiteux : Transports : choix des investissements et coût des nuisances Révision 2001, Chapitre VI, p. 89 : La valeur de la vie humaine

[5] Évaluation des bénéfices liés à une amélioration de la sécurité routière : l’approche génère une valeur nulle, et même négative si l’on utilise l’approche nette, pour les retraités et les femmes au foyer qui ne contribuent pas au PIB mais qui consomment.

[6] Rapport Boiteux, idem

[7] Rapport Boiteux, idem

[8] La vie humaine a-t-elle une valeur économique ? la société n’a pas intérêt, du point de vue de l’efficacité, c’est-à-dire de l’allocation optimale des ressources, à maintenir ou à augmenter la population des gens ordinaires, des retraités inactifs, des chômeurs permanents, des criminels, etc…

[9] Paludisme : sauver un enfant coûte encore trop cher : les nouveaux médicaments ACT peuvent sauver un enfant pour deux dollars… mais c’est encore trop cher!

[10] La vie humaine a-t-elle une valeur économique, idem

[11] LA TRANSPLANTATION CARDIAQUE AU QUÉBEC : LE TAUX DE SURVIE : Les coûts totaux moyens pour les 13 années de survie prévues y compris les coûts d’évaluation des patients qui n’ont pas subi de transplantation, ont été de 189 960 $. Cela représente un coût moyen annuel de 14 612 $.

[12] Comparer les coûts et les bénéfices : OCDE Observateur Publié le 01 octobre 1999 Page 28

[13] Les conséquences médicales et financières de l’obésité : En Allemagne, qui est le pays le plus touché par l’adiposité et l’obésité, on évalue le coût de son traitement à 8 % de la dépense de santé

[14] Le coût des effets de la pollution atmosphérique sur la santé de la population française : Les coûts directs liés à la santé de la population française, engendrés par la pollution atmosphérique sont donc évalués à plus de 35 milliards de francs par an, dont 20 milliards de francs (57 %) seraient attribuables à la pollution générée par le transport.

[15] LE TABAC, culture et économie : Pour certains économistes, le tabac a un réel coût (130 Milliards de francs). Pour d’autres, il fait bénéficier la société d’une économie de 18 Milliards correspondant aux retraites non versées du fait des morts prématurées imputables au tabac

[16] Comparer les coûts et les bénéfices, Idem