Tel un Sisyphe des temps modernes, le chômeur roule sans cesse la pierre de sa culpabilité d’office, coupable d’avoir été privé de son travail, coupable de n’avoir pas trouvé un nouveau poste dans une société qui détruit les emplois !

La rupture

Le mythe de Sisyphe Un jour, comme ça, sans prévenir, vous disparaissez du monde des vivants. Il y avait bien quelques infos qui laissaient penser que la situation était instable, que vous n’étiez pas vraiment en sécurité, mais bon, vous faisiez votre job, vous le faisiez bien, consciencieusement, proprement.
Et puis, le trou noir, le kidnapping social, vous recevez une lettre de licenciement.

Soyons clair ! C’est tombé sur vous un peu par hasard. Cela aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre. C’est la petite musique du hasard qui vient de rythmer le grand jeu des chaises musicales. Et vous voilà le cul par terre.
Cela n’a rien de personnel. Vos qualités professionnelles, individuelles ne sont pas remises en cause. Votre travail a toujours donné entière satisfaction. Vos collègues vous apprécient. Vous allez même leur manquer. Mais voilà, c’est tombé sur vous, une certaine réalité économique intangible, la douloureuse nécessité de rationaliser les coûts de l’entreprise. D’ailleurs, on le sent bien, votre patron est sur le point de se faire seppuku. Vous qui avez passé l’essentiel de votre temps dans ce cocon confortable et chaleureux qu’est votre entreprise, vous voilà rattrapé par l’abrupte réalité des choses.
Votre formation, votre expérience, vos compétences, vos qualités propres, votre métier, votre réseau de clients, amis, collaborateurs, fournisseurs, votre connaissance intime du terrain… vous partez à la conquête du vaste monde ainsi doté, convaincu d’être suffisamment armé pour rebondir !

Lost in translation

En recevant votre lettre de licenciement, vous venez de passer de l’autre côté du miroir, mais vous ne le savez pas encore. La prise de conscience se fait au fur et à mesure de votre progression dans votre nouveau statut, celui de chômeur.
Au début, vous n’endossez pas cet étroit et triste uniforme. Vous n’êtes pas un chômeur, mais bien un salarié temporairement privé d’emploi. Vous n’avez d’ailleurs rien à voir avec cette masse anonyme et sans visage des chômeurs : « quand on veut, on peut« , « qui cherche trouve« . Vous êtes serein. Vous êtes confiant. Votre CV parle pour vous : vous êtes quelqu’un de compétent et d’employable ! Vous avez vos indemnités de licenciement sur votre compte en banque, confortable petit matelas permettant de temporiser. Vous êtes un peu en vacances…

Bien que n’étant qu’un chômeur du dimanche, un pèlerin en transit, vous avez acquis des droits, vous avez cotisé à une assurance sur le risque de chômage. Vous entreprenez donc de faire valoir vos droits légitimes. Vous vous rendez donc aux Assedic.

Dois-je raconter l’inscription sur les listes de chômage ? Dois-je évoquer la plus ou moins longue file d’attente pour accéder parfois simplement au ticket numéroté qui ouvre lui le droit d’attendre son tour sur un siège, devant les guichets ? Dois-je parler des minutes qui s’étirent, des regards qui s’échangent furtivement avec les autres pénitents ? Le jaugeage subtil du degré de déchéance de son voisin d’infortune où l’usure des vêtements raconte la chronique d’un provisoire qui dure ? Dois-je rapporter le malaise croissant, l’envie de partir, la petite boule d’angoisse au creux de l’estomac qui va commencer son long travail de sape du moral ? Dois-je décrire le face à face final, avec un guichetier au mieux glacial, au pire revanchard, la sensation de glisser soudain vers le néant des statistiques atones ?
Votre première pelure vient de tomber. Vous êtes déjà en train de changer. Vous n’êtes déjà plus qu’un numéro, un dossier perdu dans la pile qui n’en finit pas de grimper vers le ciel, un humanicule perdu dans les rouages d’un système trop grand pour lui.

La disparition

Le temps passe. C’est devenu là votre plus grande certitude.
Le temps passe, et pour vous, il ne se passe rien.

Dans un premier temps, vous avez activé vos réseaux relationnels, les fameux réseaux relationnels, dont le conseiller ANPE ne cesse de se gargariser, et dont vous vous rendez compte à l’usage qu’ils sont solubles dans le chômage. Comme un anesthésique avant une mutilation, rien ne se fait jamais brutalement. Vos amis ne vous tournent pas le dos du jour au lendemain, votre téléphone ne cesse pas de sonner brutalement, votre vie continue malgré tout, en se ralentissant tout doucement, insidieusement.

Vous avez perdu environ 1/3 de vos revenus et votre petite cagnotte n’a fait qu’alimenter le fameux temps de latence des indemnités chômage [1]. Forcément, vous avez réduit votre train de vie. Vous faites durer votre garde-robe d’avant. Vous sortez nettement moins. Parfois, vous avez du vous résoudre à déménager. Vous ne pouvez plus recevoir vos amis comme avant.
Doucement, votre vie sociale se restreint. Le chômage commence à occuper toute votre existence, tout votre temps, toutes vos perspectives.

Ce que vous étiez, vos talents, votre carrière, tout cela est en train de se diluer doucement au fil des mois. Vous êtes toujours la même personne mais dans le regard des autres, amis, famille, proches, voisins, le souvenir de cet autre s’étiole. Vous devenez un chômeur. Vous n’êtes bientôt plus que cela. Vous vous estompez, vous vous perdez, vous êtes en train de disparaître à la face du monde, aspiré par la grande foule grossissante des sans vie, sans grade, sans nom et sans visage.

La punition

Sisyphe a fait une connerie qui n’a pas plu aux dieux de l’Olympe.
Il est donc condamné à rouler [2] un rocher au sommet d’une montagne. Au moment où le rocher arrive en haut, il redévale la pente jusqu’en bas, forçant Sisyphe à recommencer éternellement son absurde labeur.

Le chômeur est un peu un Sisyphe des temps modernes. Inlassablement, il roule le boulet de sa recherche d’emploi active le long des pentes vertigineuses de l’exclusion. A la réflexion, vous vous dites parfois que Sisyphe n’est pas si mal loti que cela. Lui au moins, ne doit pas supporter le regard désapprobateur des autres, ne se fait pas traiter de feignasse par le reste de la société, n’est pas fliqué sans cesse par les zélés agents de l’ANPE, et n’a pas sur dos les Seillières et autres démiurges de la libéralisation heureuse qui n’ont de cesse de retailler l’obstiné cailloux de la punition pour lui ajouter toujours plus d’angles aigus.
Sisyphe, une fois sa journée finie, se couche tranquillement sous son rocher et trouve le sommeil sans se soucier d’un éventuel plan de carrière.

Jour après jour, vous devez donc vivre, penser, vous agiter comme un bon chômeur. L’exercice est d’autant plus difficile que vous êtes suspecté par défaut d’être un mauvais chômeur qui se complaît dans son exclusion et vit grassement aux crochets de la société.
Jour après jour, vous épluchez les offres d’emploi qui ne vous correspondent en rien, vous sélectionnez les moins absurdes et vous y allez de votre bafouille.
Inlassablement, vous prospectez et vous attendez ce coup de fil qui ne retentit jamais pour vous convoquer à un éventuel entretien d’embauche. D’ailleurs, les entreprises ne prennent même plus la peine de vous envoyer des lettres de refus, faussement peinées, pleines de regrets administrativement corrects.

Et tandis que vos efforts ne portent aucun fruit, que le temps passe et ne revient pas, vous restez un chômeur, pire, vous voyez se profiler à l’horizon le spectre hideux du RMI, l’autoroute de l’exclusion.

Libera me !

Le pire ennemi du chômeur, c’est finalement lui-même.
Condamné par défaut, sans qu’aucune faute ne lui soit imputable, il doit continuer sans cesse à expier !

Pourquoi moi ? Pourquoi pas. Il n’est pas besoin de raison.
Comme un promeneur dans les rues de Bagdad, un coup on rentre chez soi, un coup on se fait enlever, comme ça ! C’est la faute à pas de chance. Demain, c’est ceux qui vous montrent du doigt qui passeront par la trappe à disparaître. C’est le règne de l’arbitraire, de l’absurde, de la violence aussi. Violence d’une société qui n’a plus de sens, plus de repère, et qui comme Chronos se nourrit à présent de ses propres enfants.

Il ne faut donc pas s’arrêter. Ne pas douter. Jamais ! Même lorsque le reste du monde vous regarde comme la dernière des merdes, vous rappeler, encore et toujours de ce que vous étiez, que vous faisiez, que vous valiez… et que vous êtes toujours, envers et contre tout !

Tenir bon ! Ne pas s’enfoncer ! Refuser cette fausse fatalité. Refuser de devenir le bouc-émissaire d’un système devenu fou qui se dévore lui-même ! Ne pas se résigner ! A aucun prix ! Refuser que l’on vous enterre vivant !

Résister ! Penser ! Crier ! Écrire ! Exister !

Ne pas attendre de secours du dehors !

S’en sortir ! Par soi-même !

Se libérer ! Et libérer les autres !


Première parution, octobre 2004, dans Altermonde

Notes

[1] Le temps de latence, est la période pendant laquelle l’ouverture de vos droits d’indemnisation est reculée. Si vous avez touché l’équivalent de 5 ou 6 mois d’allocation chômage en indemnités de départ, l’ouverture du paiement de cette allocation sera reculé d’autant ! Une bonne chose à savoir : votre petit pécule, le solde de tout compte pour des années de travail et de fidélité à votre entreprise, ce petit pécule ne doit surtout pas vous servir à financer un projet, mais seulement à entamer votre période de survie !

[2] L’usage du verbe « rouler » laisse penser que les dieux avaient donné à Sisyphe un gros caillou sphérique, comme quoi, ils n’étaient pas si vachards qu’on veut bien le dire ! Sisyphe en aurait bien plus bavé avec un cube !