Fut un temps, j’étais capitaliste. Je veux dire que j’étais vraiment capitaliste.
Je l’étais déjà sous le signe de l’évidence, parce que c’était quelque chose qui s’imposait à tout le monde, un peu comme le fait que les autres, c’étaient les Soviétiques et que, chez eux, tout était nul. Mais vraiment nul à chier.
D’ailleurs, très régulièrement, on nous montrait des reportages très convaincants sur le fait que le camp d’en face, c’était de la merde en barre avec des vues édifiantes comme de longues files d’attente devant des magasins invariablement vides, puis on passait à la pub du meilleur des mondes – le nôtre, donc – où ça dégueulait littéralement de profusion et l’on voyait cela et l’on savait que c’était bon et désirable. C’était tellement génial qu’on avait même des émissions qui analysaient la pub sous tous ses angles, pour l’apprécier à sa juste valeur, un peu comme un art.
Anatomie de la normalité
On était capitaliste comme Obélix est balèze, seulement parce qu’on était tombés dedans étant petits. Il y avait bien sûr les multiples promesses du capitalisme et tout son barnum appétissant, mais il avait surtout la force de l’évidence.
J’étais capitaliste comme ma grand-mère était catholique : parce que c’est ainsi que marche le monde, parce qu’il y a peut-être un autre monde possible, mais celui-ci est horrible et il nous faut à tout prix l’emporter sur lui, sinon nous aussi, on fera la queue devant des magasins moches et vides, et ça, ce n’est vraiment pas désirable.
En fait, tout ce qui existe autour de toi quand tu es gosse, que tu grandis et que tu prends ta place dans la société, tout cela est ce qui te tient lieu de normalité. La normalité, c’est cette conviction qui se construit dans l’enfance. Si c’est un moment de l’histoire où les gosses traient les vaches avant de partir à l’école à pied dans leurs sabots, alors, c’est ça, la normalité. Tout comme faire tes devoirs devant un écran. Ou fuir des bombes dans les ruines de ce que tes parents appelaient la maison. Ce n’est pas forcément désirable. Mais c’est normal. Comme la manière dont tes parents interagissent avec toi : à coup de taloches, en se sacrifiant, en te couvant, en te laissant tomber ou en en abusant de toi. La normalité, c’est à peu près tout ce que tu connais de la vie. Et c’est façonné et étayé ensuite par les discours et les imaginaires partagés de ceux que tu côtoies.
Passer de l’évidence de la normalité à la puissance de l’adhésion, ça, c’est le boulot des représentations sociales, de la manière dont le monde se raconte à toi. C’est le job des artistes, des curés, des profs, des journalistes et du personnel politique. Et dans ma normalité de gosse née du bon côté du mur, tout le corps social vibrait d’amour pour le modèle capitaliste libéral. Mais vraiment ! Y avait même des émissions de télé où l’on rendait fun le fait d’avoir la gagne : autrement dit, d’être un infâme salopard sans scrupule du moment que tu faisais de la grosse moula.
Working girl
Encore plus perverse, se diffusait l’idée que les femmes pouvaient réellement être les égales des hommes si elles jouaient la même partition qu’eux : être implacables, bosseuses insatiables et sans vergogne et faire donc de la thune, plein. Bien méritantes. Bien puissantes.

Et j’ai trouvé cette idée super bien. Être une femme puissante plutôt qu’une boniche au foyer à torcher des culs ingrats. Bien sûr que j’ai adhéré, bien sûr que j’ai aimé la brillante cruauté nécessaire pour s’extraire au-dessus de sa condition. Parce que c’est ça aussi, faire société : épouser les valeurs dominantes, les intérioriser, les faire siennes, en faire un désir fort et puissant qui guide tes pensées et tes actes.
Quand tu es gosse, tu écoutes les contes de fées et, pour Noël, tu as ta panoplie de princesse et tout est ravi et tu adores cette approbation générale. Ensuite, tu grandis, et là, le conte de fée, c’est Pretty Woman, Working girl, L’Impératrice et tu adhères totalement à cette manière de présenter la réussite et l’émancipation des femmes.
À l’époque, Margaret Thatcher, c’était la Dame de fer, pas la femme politique brutale qui a liquidé les mines et la classe ouvrière de son pays.
C’est pour donner une idée de l’ambiance générale.
Cette foi dans l’ordre des choses, c’est quelque chose de profond, de marquant, quelque chose qui se cristallise au plus profond de ta personnalité et qui va guider tes choix tout au long de ta vie avec la force de l’évidence.
Et on ne raisonne pas avec la force de l’évidence.
- La réussite, c’est l’argent.
- Le bonheur, c’est le confort plus le superflu.
- La joie, c’est une bonne remise au black friday.
- La solidarité, c’est la béquille des faignasses.
- Les impôts, c’est mal, c’est le la CONFISCATION !
- L’autre, c’est l’ennemi.
- Qui veut la paix prépare la guerre…
On est quand même beaucoup le produit de son époque et du corps social dominant, non ?
La question que je trouve intéressante, toutes ces décennies plus tard, c’est comment cette personne a-t-elle pu exister dans le corps que j’occupe à présent ? Comment – moi-même – ai-je fini par advenir ? Comment ai-je pu à ce point tourner le dos à toutes ces convictions profondes, de quelle manière les différentes strates de croyances qui définissaient ma vision de monde ont-elles pu bouger et se réorganiser jusqu’à ce que je devienne le si parfait opposé de moi-même ?
En cette période où ce qui est érigé en modèle pour les masses pue monstrueusement du calot, il y a urgence à comprendre comment se déconstruisent les fanatismes de notre temps.
L’appartenance d’un individu à sa communauté n’est pas négociable, sa vie ne prend sens que pour autant qu’il endosse les valeurs de sa communauté. Toute différence, à l’extérieur ou à l’intérieur, doit être interprétée comme une menace et la menace est donc constante. Deuxièmement, toutes représentent l’univers comme un ordre hiérarchique inégalitaire, où non seulement les forts dominent les faibles, mais où il est bon qu’il en soit ainsi. Reconnaître une différence conduit immanquablement à établir la prééminence d’un côté sur l’autre. Troisièmement, toutes décrivent la vie comme une lutte permanente pour la défense de son identité et sa suprématie sur les autres. C’est par la guerre que les forts révèlent leur valeur au détriment des faibles. Une vision de la nature, où chaque organisme cherche à persévérer dans son être dans une compétition à mort avec les autres, et peut être situé dans une unique échelle des êtres en raison de ses succès, constitue le modèle récurrent où sont réunis ces trois aspects.
Tristan Lefort-Martine, Les ressorts irrationnels de l’adhésion au fascisme, LundiMatin, 24 novembre 2025

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