La démocratie est le moins pire de tous les systèmes… mais il s’agit là d’un point de vue essentiellement majoritaire.


En GascogneLe jeu démocratique est simple : tout le monde vote et les plus nombreux remportent le morceau. Évidemment, c’est un peu gênant pour les autres, ceux qui sont un peu moins nombreux, qui ne sont pas d’accord avec le choix du plus grand nombre, mais qui vont devoir faire avec quand même. Comme l’explique si bien l’ami Claudius, l’épineux problème des minorités est le talon d’Achille du système démocratique. Surtout que la majorité peut très bien se tromper. Ou être trompée. Quoi qu’il en soit, le résultat est toujours le même : le troupeau impose sa volonté à tous.

La dictature de la majorité peut paraître comme le meilleur moyen de contenter le plus de monde possible. Logiquement, l’intérêt du plus grand nombre est toujours défendu, à défaut de pouvoir satisfaire l’ensemble de la population dont les intérêts peuvent être franchement antagonistes. D’un point de vue sociologique, la démocratie implique forcément la domination permanente des classes sociales à effectif réduit par le ventre mou du plus petit dénominateur commun, à savoir l’hyperclasse démographiquement dominante. C’est ainsi qu’on peut estimer logiquement que le pouvoir serait l’émanation incontournable de la volonté politique de cette construction sociologique improbable qu’est la fameuse classe moyenne. La classe moyenne n’existe pas réellement, ce qui compte, c’est que le plus de monde possible croit en faire partie et avoir donc des intérêts communs. La plupart de ceux qui barbotent dans le cul-de-bouteille du dernier décile des revenus français sont intimement convaincus qu’ils ont un destin commun avec les crevards qui tentent de s’extraire à la force du poignet des méandres du premier décile, c’est-à-dire tous ceux qui rament avec moins d’un SMIC par mois. Toutes composantes de la société se rêvent dans la moyenne, dans la rassurante tiédeur de ceux qui n’ont ni trop, ni pas assez ; et c’est ainsi que des groupes politiques qui œuvrent pour le bien-être d’un petit groupe de personnes qui pourrait tout entier tenir dans une cabine téléphonique arrivent à déclencher un effet de masse qui légitime leur action aux yeux du plus grand nombre.

La démocratie est donc moins la dictature de la majorité que l’expression de la volonté d’une petite minorité rompue aux subtilités du marketing politique, ou l’art de vendre une politique libérale-capitaliste aux loqueteux qu’elle vampirise chaque jour pour mieux dégobiller ensuite leurs dépouilles exsangues sur le bas-côté de l’avenue de leur cupidité.

Totalitarisme planétaire

Mais encore plus que les discours trompeurs des politiques roublards prêts à promettre la Lune pour une poignée de voix de plus, le véritable ennemi de la démocratie, c’est la globalisation du politique.
Comme je le rappelais en préambule, le boulet de la démocratie, c’est tout de même le destin des minorités, c’est à dire de cette grande masse de gens sommés de se soumettre au choix sorti des urnes, quand bien même il serait particulièrement évident qu’il s’agissait là d’un très mauvais choix. Logiquement ce que la démocratie a pondu quelque part, elle devrait le réparer ailleurs. Autrement dit, de la diversité des peuples votants devrait jaillir la diversité du politique. De nos dissemblances devrait naître la diversité du choix des gouvernances.
Or, que nenni ! Peu ou prou, quels que soient le mode de scrutin retenu, la tête des participants, l’indigence des programmes, la teneur des promesses, il est de plus en plus flagrant qu’en matière de politique comme de la production du yaourt ou des bagnoles, l’uniformisation est la règle. Le capitalisme libéral a sublimé son état premier de doctrine socio-économique pour devenir l’horizon indépassable de l’humanité. Ce que l’on nous fait ici, ils leur font ailleurs. Les maux des uns se répandent à tous les autres, la soupe à la grimace est devenue planétaire. Nous sommes tous coincés sur le même radeau et du choix librement consenti d’un modèle de société pour nous gouverner tous, nous sommes passés à un implacable : soumets-toi ou crève !

La démocratie aurait dû accoucher de la diversité du politique, elle devient le faire-valoir d’un totalitarisme absolu, celui de la mondialisation, parce que définitivement sans échappatoire. La chute de l’empire soviétique a signé la fin de la possibilité de l’exil. Quel que soit le côté du mur où l’on était, ce qui comptait, c’est qu’il y avait un ailleurs. Un ailleurs pour rêver, un ailleurs pour espérer, un ailleurs inquiétant qui rend ici et maintenant nettement plus supportable. À présent, il n’y a juste plus d’ailleurs.

En fait, la démocratie s’accommode mal des grands nombres. La masse démographique implique la division des tâches, le cloisonnement des rôles, la hiérarchisation des statuts. La gestion de régions, de pays, de continents, implique la délégation des pouvoirs et la création d’une superclasse destinée à représenter toutes les autres et à gouverner l’ensemble. C’est la séparation sociologique du politique et du corps social et, tout au bout du bout, la fin de l’idéal démocratique. Le peuple devient un concept, un mikado de segments qu’il convient d’aiguiller correctement vers les bonnes décisions, les bons votes, la bonne politique. La démocratie n’est plus qu’un gant de toilette retourné, abandonné après usage sur un rebord de bidet.

Vote avec tes pieds !

L’issue démocratique réside probablement dans le retour à l’échelle humaine, ce que certains appellent avec un rictus de mépris la balkanisation des peuples. La crise systémique majeure, en mettant en relief nos problèmes d’interdépendance quant à l’accès aux ressources, tend à valoriser la relocalisation économique. Or, ce qui est bon pour les tomates peut également l’être pour le politique. Il peut être nécessaire de conserver quelques structures constitutionnelles ou administratives communes, mais l’échelle pertinente pour la prise de décision politique se joue probablement sur des groupes humains nettement plus restreints, entre le quartier et le bled. La communauté humaine où chacun connait plus ou moins tout le monde est certainement la taille critique pour l’exercice plein et entier de la démocratie, le niveau d’interaction humaine pertinent pour qu’émergent des projets politiques pertinents.
Lors de la tempête Klaus et les jours qui ont suivi, il m’est apparu clairement que l’entité nationale était à la fois lointaine et inadéquate pour répondre à l’urgence de la situation. Selon les villages, des modes d’entraide plus ou moins efficaces se sont constitués spontanément et plus les groupes avaient des pratiques communes antérieures, plus les comportements solidaires ont été rapides et efficaces. Dans les villages de petite taille, où tout le monde se connait, il est très difficile d’échapper non seulement au contrôle social, mais aussi à la conscience aiguë de sa responsabilité individuelle par rapport à tous les autres membres du groupe. Les mêmes dynamiques peuvent éclore à l’échelle d’un quartier dans des communes de plus grande importance, mais partout, une sorte d’effet de seuil provoque immanquablement le désintérêt pour le bien-être collectif et donc, celui de son voisin.

Du coup, j’en viens à me demander si l’autonomie démocratique ne devrait pas épouser les réseaux relationnels spontanés. L’éclatement des centres de décision démocratiques devrait immanquablement conduire à la profusion des modèles politiques. Ainsi donc, si mon bled vote pour un princident dont la seule vision me défrise et qui valorise l’ultracompétition de tous contre tous, j’aurais toujours l’opportunité d’aller vivre dans le bled d’à côté dont la majorité a préféré un bubar en tenue de bûcheron qui porte un projet plus collaboratif. Je serais de nouveau citoyenne du monde et si le diable sorti des urnes ne me convient pas, je pourrais toujours voter avec mes pieds et aller rejoindre un mode de vie auquel j’adhère plus naturellement, sans avoir besoin d’imposer mes vues à ceux qui ne seraient pas d’accord avec moi. On pourrait me parler de ségrégation politique. Mais finalement, je rêve surtout d’un monde plus ouvert où personne ne devrait plus avoir à subir l’horreur démocratique globalisée.

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