Cela fait toujours plaisir de voir que la "France qui rampe" a parfois quelques petits sursauts de fierté à l’entrée de l’abattoir!

BAROUD (d se prononce) n. m. XXe siècle. Mot chleuh, dialecte berbère du Maroc.
Argot militaire. Combat. Aller au baroud. Un baroud d’honneur, combat qu’on livre sans espoir de vaincre, mais pour témoigner de sa fidélité à une cause ou à soi-même.
Dictionnaire de l’Académie, 9ème édition.

Chaque fois que des personnes décident de lutter contre des lois injustes qui, au lieu de les protéger, les placent délibérément en position de faiblesse, je me réjouis. Car cela va dans le sens d’une politique citoyenne. Même si cela signifie précisément que les voies d’expression démocratiques normales ne sont plus pratiquables et que cela est préoccupant. Mais tout est fondamentalement mieux que la résignation moutonnante, que l’abominable : "c’est toujours mieux que rien".

C’est toujours mieux que rien

Des petits malins pourraient toujours répondre que le mieux est l’ennemi du bien, sauf que ce mieux-là ne s’oppose pas au moins mais surtout au néant. A ce jeu là, tout est toujours mieux que rien. Mieux vaut un demi-SMIC que faire la manche. Mieux vaut une tente sur les trottoirs de Paris qu’un carton sous un pont. Mieux vaut un petit chef frustré et insultant qu’un référent RMI. Mieux vaut prostituer sa fille à Manille que de la laisser crever de faim chez soi. Mieux vaut un bol de riz pour salaire qu’un coup de pied au cul. Mieux vaut être esclave mal logé, mal nourri et mal blanchi qu’agonisant sur son tas de fumier.
Logique de merde qu’appliquent ceux qui n’ont jamais assez de luxe et de superflu à ceux qui grattent pour gagner l’essentiel et le vital.

Tima est le cyber-pseudo d’une cyber-amie. Lourdée en juillet dernier de son boulot, elle est passé en CRP et vient de signer un contrat d’interim de 7 fois un mois. Mon premier réflexe, c’est tout de même de me dire que passer d’un CDI à ce type de daube, ce n’est pas ce que j’appelle du progrés social. Surtout qu’en passant, elle abandonne 20% de son dernier salaire. Bref, histoire banale en des temps que l’on rêverait nettement plus rieurs.
Sauf que Tima est contente de son boulot. Vraiment. Non pas qu’elle était droguée de travail et que pour elle tout contrat est forcément mieux que rien. Non. Elle est contente parce qu’elle a découvert qu’on pouvait vraiment avoir de très bonnes conditions de travail.

Bien qu’intérimaire fraîchement arrivée, Tima a eu la joie d’avoir son poste de travail entièrement adapté à ses besoins particuliers, tant ergonomiques que techniques. Bien que ce soit dans le soucis d’améliorer sa productivité, elle ne peut qu’y trouver son compte. Même si le job n’est pas transcendant d’intérêt, il se déroule dans de très bonnes conditions, l’ambiance est particulièrement agréable, tant entre collègues qu’avec la hiérarchie, laquelle est plutôt souple et abordable. Pause petits cakes offrets par la maison tous les matins à 11h00, prime de présence pour les salariés qui n’ont pas eu d’absence dans le mois (5 jours de maladie en 5 ans de travail : je serais riche à l’heure qu’il est!), dialogue, respect de la personne… etc.
Du coup, Tima est contente d’aller bosser le lundi et fait tout ce qu’elle peut pour que ça dure, fait son job au mieux et non pas en traînant la patte, tendance service minimum. La plupart de ses collègues sont comme elle et ont été embauchés en CDI après une mission d’interim réussie. Autrement dit, même la carotte de l’embauche en fin de contrat, ce n’est pas du flan.

La maison mère de l’entreprise où bosse Tima est danoise. Et oui, ce sont là des méthodes de management venues du froid. Du fameux modèle danois dont on n’a pris soin de ne retenir que la flexibilité et la précarité à outrance.
J’ai bavé d’envie pendant que Tima me racontait son nouveau boulot, avant de me dire que l’on marchait sur la tête. Car le job de Tima, ce devrait être la norme et non l’exception. Il n’y a aucune raison valable de laisser se développer la souffrance ou la peur au travail. La boite de Tima n’est pas moins performante qu’une autre, elle n’est pas moins soumise à la fameuse concurrence qu’une autre et elle démontre donc que la dégradation des conditions de travail n’est pas une fatalité mais bien quelque chose de choisi, de voulu d’intentionnel et de délibéré.

"Dès que quelqu’un comprend qu’il est contraire à sa dignité d’homme d’obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l’asservir" (Gandhi)

Le Grand SoirC’est pour tout cela que la bataille du CPE me fait plus penser à un baroud d’honneur qu’à une véritable tentative de reconquête sociale. Parce qu’on a déjà bien trop accepté, bien trop reculé, bien trop courbé l’échine! Parce que lutter contre le CPE tout en oubliant son frère jumeau le CNE, applicable dans TOUTES les boites de moins de 20 salariés, et leur condition nécessaire d’application, à savoir la dégradation des conditions de vie des chômeurs, ça revient à pisser dans un violon.
Deux ans à vivre comme un oiseau sur la branche n’est pas plus tolérable pour un salarié de TPE que pour un jeune sorbonnard fraîchement entré sur le marché du non-travail. Seulement voilà, le premier est abandonné à son sort depuis des lustres quand le second a encore quelques moyens de mobilisation avant le grand saut dans le néant. Il y a des syndicats dans les facs, pas dans les TPE. On lutte donc contre le CPE, mais on laisse le CNE faire son oeuvre destructrice dans l’indifférence générale. Quand bien même le gouvernement reculerait sur le CPE[1], il resterait toujours possible d’étendre le CNE à tout le monde, ni vu ni connu, une nuit d’août prochain, par exemple.

On s’inquiète pour un nouveau contrat de merde et on oublie la bonne trentaine d’autres machines à mettre les gens à genoux qui existent déjà[2]. On décide qu’il s’agit là de la limite à ne plus franchir, mais les limites ont été explosées depuis longtemps.
Les gens en poste dans des emplois qu’ils pensent stables et qui sont encore vaguement bien rémunérés ne se mêlent pas de ce genre d’affaire. Parce qu’ils se croient tout de même à l’abri et ne se sentent pas concernés par les soubresauts qui agitent ceux qu’on leur vend comme un tas de feignasses à longueur de journée. S’ils ont de la chance, ils sont près de la retraite. Mais sinon, combien de temps va-t-on consentir à les maintenir en poste dans ces conditions, alors que dehors, la masse des gueux se déchire la gueule pour des jobs précaires payés sous le seuil de pauvreté? Combien de temps encore, alors que l’accompagnement des chômeurs ressemble de plus en plus à un flicage vers le travail forcé?

Pourtant, à force de stigmatisation des chômeurs, la plupart des autres salariés considère qu’il est tout à fait normal et légitime de contraindre un privé d’emploi à reprendre n’importe quel job, n’importe où, dans n’importe quelle condition[3].
Sans même se rendre compte qu’ils se tirent une balle dans le pied en pensant de la sorte.
Qu’après une petite cure de chômage, n’importe qui peut se retrouver à reprendre son job d’avant, pour deux fois moins cher.
Qu’il le veuille ou non.
CPE ou pas.

Notes

[1] De la même manière que l’Europe a reculé sur la directive Bolkenstein, qui est sortie par la grande porte pour mieux revenir par la fenêtre!

[2] La jungle des contrats : lire ICI et

[3] Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), « le travail forcé ou obligatoire » est un « travail ou service exigé d’un individu sous la menace d’une peine quelconque et que l’individu en question n’exécute pas de son plein gré ».