La loi est comme une vieille fille : il convient de ne pas trop la bousculer. Aussi, les réactions à chaud, émotives, lors d’un fait divers sont toujours totalement inadaptées.

Le fait divers dicte sa loi au politique. A chaque fois, le scénario est le même. Un évènement un peu affreux, un viol, un enlèvement d’enfant, un crime sexuel (c’est ce qui parle le mieux aux imaginaires) et la machine médiatique s’emballe, surfe sur l’émotion collective qu’elle a si bien contribué à mettre en branle. Ce ne serait pas grave si les politiques ne prenaient le train en marche, toujours dans le même sens : celui de plus de répression, de lois plus lourdes. Alors, pensez, quand c’est un récidiviste…

Déjà, la naissance du fichier des empreintes génétiques s’était faite avec la bénédiction du public. Quelque sordide fait divers avait convaincu les braves gens qu’il était indispensable de collecter l’ADN des criminels sexuels. C’est vrai : que peut-on refuser à la Justice quand il s’agit de protéger nos chères têtes blondes? Et il s’agissait de criminels sexuels!
Le fait qu’aujourd’hui on retrouve dans ce fichier des syndicalistes ou des mineurs ne dérange pas grand monde. Ce n’est pas bien grave, n’est-ce pas? On est en démocratie, non?
On était aussi en démocratie avant le gouvernement de Vichy qui a su si bien exploiter les fichiers bien ordonnés mis en place par les démocraties précédentes pour livrer des familles de Juifs à l’occupant, enfants en bonus… Comme quoi, la démocratie n’est jamais une chose acquise et que tous les fichiers ne protègent pas les enfants.

Souvent, aussi, quelques populistes profitent de quelque sordide meurtre d’enfant pour suggérer le retour de la peine de mort, dont la totale inefficacité en terme de criminalité chez ceux qui la pratiquent n’est plus à démontrer. Mais c’est rassurant. Le criminel sexuel est un monstre : le mettre en prison ne peut être suffisant. La preuve, quand il ressort, il recommence.
Finissons-en tout de suite et qu’on en reparle plus!

Ce que l’on ne dit jamais autour de la peine de mort, c’est son caractère définitif et irréversible. Qui présuppose donc une justice parfaite, équitable et totalement infaillible…

Donc, en ce moment, on ressort du boisseau le vieux débat sur la récidive. L’idée, c’est qu’il faut punir nettement plus lourdement le criminel qui remet ça. Ce qui est logique. A première vue. On l’a prévenu. Il recommence. Là, on doit avoir la main plus lourde. De toute manière, le fait qu’il récidive prouve bien qu’il est irrécupérable. Et c’est bien ça le pilier des lois sur la récidive. L’idée qu’il y aurait des individus irrémédiablement nuisibles. Qu’il convient donc de jeter aux oubliettes et de balancer la clé après. Pour le bien de tous. Notre sécurité. Et celle de nos enfants.

Sauf que, comme d’habitude, on ne pose pas les bonnes questions.

Comme le rôle de la prison. Ou la nature même du crime sexuel. Crime ou maladie? On a tranché vers le crime, tout en balbutiant quelques timides idées de suivi thérapeutique.
La vraie question est : à quoi ça sert de coller un délinquant sexuel en prison, en dehors de le retirer du circuit… un temps?

La réponse était dans un reportage que j’ai vu l’année dernière sur la psychiatrie carcérale, suite, une fois de plus, à une affaire de récidive. Pour une fois, les journalistes avaient posé les bonnes questions : que fait-on en prison des délinquants sexuels? Peut-on les réinsérer dans les conditions actuelles?

Il s’agissait d’une unité psychiatrique carcérale spécialisée, tenue par une seule femme professeur en psychiatrie. Elle dénonçait le manque de moyens chroniques : "le traitement des délinquants sexuels en prison n’intéresse personne. Il n’existe presque pas de recherches à ce sujet. Parce que personne ne veut financer. Ce n’est pas glorieux. Ici, on se débrouille comme on peut. On travaille avec des détenus volontaires uniquement et nous sommes très loin de pouvoir répondre à toutes les demandes."

Ainsi, elle nous raconte le cas d’un jeune détenu pédophile. Terrorisé à l’idée de pouvoir recommencer. Qui avait désespérément essayé d’avoir une place dans l’unité de soin. Qui était complète. Il avait alors tenté de mettre fin à ses jours quand il s’était rendu compte que sa libération était imminente.
Beaucoup de détenus sont dans le déni de leurs actes. Ils en refusent la gravité. Comme celui qui a tué sa compagne. Il va lui falloir des mois de suivi par l’équipe médicale, des mois de prises de parole avortées pour prendre conscience de la gravité de son acte et prendre le chemin de la guérison. Le chemin qui évite la récidive…

Mais les détenus suivis sont une goutte perdue dans un océan d’abandon. Et de déni. Le refus de savoir que la part de détenus en France souffrant de troubles psychiatriques est en constante augmentation. Au même rythme que les crédits s’assèchent pour les centres psychiatriques fermés, les établissements qui sont susceptibles d’accueillir ce genre de malades. Car ce sont bien de malades qu’il s’agit.

De la même manière, rien n’est fait en matière de prévention.

Plusieurs détenus racontaient que lorsque qu’ils ont commencé à avoir des pulsions, des pensées malsaines, ils n’ont pas su trouver un endroit où il était possible de trouver de l’aide. Aider les pédophiles et les violeurs : quelle idée! Et pourtant, ce genre de pathologie étant criminalisé, il est impossible pour les personnes qui en souffrent de trouver des médecins, des institutions capables de prendre en charge leur maladie AVANT le passage à l’acte.

Personnellement, je préfère qu’on finance des hôpitaux pour prendre en charge les pédophiles, les soigner, étudier les circonstances qui favorisent la maladie, travailler en amont, que d’attendre que l’un d’entre eux n’attrape ma fille et soit sévèrement puni ENSUITE.
C’est vrai, il faut des moyens. La volonté. Il faut penser aussi autrement. Prévenir plutôt que punir. C’est moins compliqué et peut-être moins coûteux de couper les vivres de la psychiatrie de notre pays et de coller ensuite en taule les malades qui sont passés à l’acte. C’est juste dommage pour toutes les victimes que l’on aurait pu sauver. Qui ne seraient même jamais devenues victimes.

Mais des gens qui vont bien et qui ne sont pas victimes, ça ne se voit pas dans les stats, ça ne nourrit pas les gazettes, ça n’inspire pas de discours démagos… Dommage!