"Je pense à la France qui se lève tôt, qui travaille dure et qui ne comprend pas pourquoi dans un certain nombre de cas il y a si peu de différence entre celui qui travaille et ses revenus et celui qui ne travaille pas et ses revenus. Voilà une injustice qu’il convient de corriger."
Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy vit pleinement son rêve américain, celui du mythe de la libre entreprise et du travail qui rend libre, celui où chacun a sa chance, mais où les riches sont génétiquement aptes à la fortune et les pauvres redevables de la moindre aumône[1].

Bien sûr, quand Nicolas parle du différentiel de revenu entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, on comprend tout de suite qu’il ne pense pas une seconde aux rentiers, propriétaires de logements ou actionnaires, qui, bien qu’inactifs et non productifs[2] ont vu leurs revenus augmenter dans des proportions considérables pendant que le revenu de ceux qui n’ont que leur travail pour vivre a régressé pour revenir au niveau de vie des années 50. Voilà une injustice qu’il conviendrait de rapidement redresser en se demandant que quelle manière inégalitaire se fait aujourd’hui la répartition des richesses, une croisade qui manifestement n’intéresse pas Nicolas Sarkozy!

Car quand Sarkozy s’intéresse au revenu des inactifs, c’est forcément à celui des plus pauvres : chômeurs, RMIstes, ASS et autres crèvent-la-faim.

"Le premier problème économique, c’est qu’il faut maintenant, tout de suite, qu’il y ait davantage de différence entre la récompense que l’on donne à ceux qui travaillent et l’assistance que l’on donne à ceux qui ne travaillent pas" idem

Il est vrai que lorsqu’on compare les revenus entre un RMIste qui aurait la chance de percevoir le montant maximum prévu (ce qui est fort rare, je vous rassure), soit 425,40 € et les 487 € que peut gagner un smicard à mi-temps, ce n’est pas tant le peu de différence entre les deux revenus qui choque que leur très faible montant qui ne suscite chez moi qu’une seule et unique question : comment peut-on survivre avec si peu?
Quand on voit ça, on se dit qu’effectivement, les gens qui bossent sont bien mal payés dans notre pays et qu’il serait temps de revaloriser la grille des bas salaires, quitte à resserrer l’échelle des revenus.

Le Premier ministre Dominique de Villepin doit présenter jeudi prochain des mesures destinées à relancer l’économie, juste avant les universités d’été de l’UMP, lors desquelles le chef du gouvernement et Nicolas Sarkozy interviendront. idem

Une proposition de revalorisation salariale, qui permettrait de rééquilibrer la part des salaires dans les PIB par rapport à la part du capital, en constante augmentation ces dernière années, serait donc la bienvenue, en ce qu’elle permettrait sans conteste de relancer l’économie sapée par la régression du niveau de vie des salariés. Mais on sent bien que ce n’est pas du tout cela que Sarko a derrière la tête. Parce qu’il ne s’agit pas là de rationalité économique, pourtant si chère à son cœur, tout au moins à l’heure des discours, mais bien de combat idéologique, où une certaine vision du monde doit triompher, envers et contre tout. Et la vision sarkozienne du monde n’a rien à envier à celle de Bush.

Il ne s’agit pas de dénoncer l’indigence des bas salaires, mais bien d’instaurer le Workfare à la française.

Il convient de bien comprendre ce qui se cache derrière le concept de Workfare et pour cela, comprendre l’histoire de l’assistance aux pauvres aux USA.
L’idée centrale du Workfare, c’est de distinguer les bons pauvres des autres. Les premiers prouvent leur mérite en bossant en échange de leur aumône, les autres peuvent crever.
Ainsi donc, les aides sociales ne sont plus un droit, une assurance sensée protéger des aléas de la vie, mais bien quelque chose qu’il faut mériter.

Le fait qu’il faille travailler pour obtenir une aide sociale rendue nécessaire par la pénurie d’emplois ne semble pas perturber plus que ça les démiurges du Workfare.

"Quand on a un minima social, on doit rendre à la solidarité nationale en exerçant une activité en complément de cette allocation que vous verse la solidarité nationale", a ajouté Nicolas Sarkozy.

Ainsi donc, ceux qui ont été exclus du grand banquet libéral doivent être reconnaissants qu’on veuille bien leur en jeter des miettes. Le fait que beaucoup d’entre eux aient nourri la bête pendant de longues années de labeur sans jamais en recevoir une juste rétribution ne semble pas rentrer en ligne de compte. Tout est fait pour rendre le chômeur coupable de sa propre situation : le problème de la pauvreté, ce sont les pauvres. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : du chômage de masse qui plombe notre économie et de la pauvreté qui en découle. Pourtant, il serait bon de se rappeler qu’être chômeur n’est pas un statut mais bien d’un état, qui devrait n’être que transitoire, du travailleur. Taper sur les chômeurs et ceux parmi eux qui sont en fin de droits (faim de droits?), c’est bien sûr s’attaquer directement au salariat.
Derrière tout ce discours sur les pauvres travailleurs démotivés par le niveau des minimas sociaux qui portent pourtant si bien leur nom, il y a la volonté de satisfaire le MEDEF une fois de plus en remettant au goût du jour le travail forcé.[3]

Bien sûr, le travail forcé pour les chômeurs, c’est une bonne manière de satisfaire à peu de frais ceux qui, comme eux, sont victimes de la brutalité du monde du travail, soumis à des cadences infernales, des petits patrons de droit divins, des petits chefs revanchards, des salaires de misère, la peur de perdre un job inintéressant, stressant, sans avenir, voire qui nuit à leur santé. Car le monde du travail, en concernant de moins en moins de monde s’est durci et les nouvelles lois visant à déséquilibrer encore plus le rapport de force en faveur des employeurs ne va rien arranger aux affaires des travailleurs.

"Le jour où la France qui travaille est découragée parce qu’elle a le sentiment de ne pas avoir la récompense de ses efforts, je me demande bien qui financera les allocations sociales dont ont besoin ceux qui sont exclus" Nicolas Sarkozy

J’ai bien une petite idée de qui pourrait financer la solidarité sociale, mais je sens que ce n’est pas la direction que prennent les pensées de Nicolas Sarkozy.

En attendant, c’est encore au tour des victimes de payer de leur personne!

Notes

[1] En 1984, The Bell Curve, "démontre" que la réussite sociale est plus corrélée au niveau de QI qu’à la situation sociale d’origine des individus, ce qui permettait, in fine, de dire qu’il n’était pas nécessaire d’aider les pauvres, génétiquement bêtes et donc destinés à le rester et que si par hasard, ils avaient un gosse intelligent, il saurait trouver tout seul la voie de la réussite. Bien sûr, cela supposait que le QI est une donnée génétique et non une mesure de performance qui évolue tout au long de la vie en fonction de la condition physique de l’individu et de la qualité de stimulation de son environnement, et ce, dès la petite enfance…

[2] voire contre-productifs en ce qu’ils prélèvent une large part des richesses produites sans franchement y contribuer

[3] Ce qui est certain, c’est que le Workfare n’aide en rien ceux qui le subissent. Il ne s’agit pas de réinsertion par le travail, mais en fait d’un enfermement dans la pauvreté et de la création d’une vaste population de sous-travailleurs pauvres. Dans Bowling for Columbine, Michael Moore décortique l’histoire du jeune garçon qui a tué par balles une petite fille de son école. Sa mère, l’élevant seule, était bénéficiaire du Workfare. Elle se levait chaque matin vers 5 heures pour prendre le bus vers une ville éloignée de Flint, où elle vivait, et où elle devait travailler pour "mériter" son allocation. Elle cumulait en fait 2 emplois, travaillait 70 heures par semaine et cela ne lui a pas suffit pour payer son loyer. Expulsée du jour au lendemain, elle a trouvé refuge chez son frère, où son fils, laissé à l’abandon, a pris l’arme avec laquelle il a tiré accidentellement.