Une semaine après le séisme électoral du 29 mai, il est temps de réfléchir aux conséquences réelles et profondes qu’ont eu la campagne référendaire et le vote qui l’a sanctionné ensuite.

Apparemment rien de nouveau!

Comme pour les autres échéances électorales de ces 2 dernières années, nos politiques ont eu à peu près la même réaction : contrition, flagellation, recomposition. Sans se remettre une seconde en question, sans réfléchir à ce qui se dessine pourtant sous leur nez, ils ont continué leur petite soupe entre amis sans se rendre compte que la donne a profondément changé.

Du côté de Chirac, stratégie simple de l’autisme gouvernemental : on prend les mêmes et on recommence, ou plutôt on continue dans la même lancée, pour la même politique, mais en accélérant encore le mouvement. Parce que les échéances, elles, n’ont pas bougé, les objectifs non plus : nous assouplir au maximum, nous faire entrer de gré ou de force dans le moule sociétal dominant, ou tout au moins qui se vit comme tel.

En face, disons plutôt dans le camp des non-gouvernants, reprise en plus musclée de la guerre des chefs, sorte de primaire sauvage et improvisée entre éléphants du grand parti d’opposition.

C’est-à-dire que tout continue strictement sur l’échiquier politique comme si rien ne s’était passé dimanche dernier, comme si la démocratie directe ne s’était pas exprimée. Le seul sport encore à la mode, c’est le jeu des chaises musicales en comité restreint!

La tectonique des plaques appliquée à la politique

Mais la campagne pour le référendum et le scrutin qui l’a suivi ont pourtant mis en évidence une profonde restructuration de l’électorat. Celui ne s’organise plus en fonction de l’ancien clivage gauche-droite, ni même, comme je l’ai pensé un temps, sur une fracture castique, un fossé qui l’élargit entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Il s’agit d’un mouvement bien plus profond que cela, une nouvelle dualité qui émerge entre ceux qui se satisfont du modèle de société actuel, ne peuvent le dépasser ou n’envisagent que des déclinaisons, des variations locales et ceux qui le rejettent, estiment que le capitalisme libéral n’est pas un horizon indépassable et qu’une autre organisation sociale, fondée sur d’autres valeurs est non seulement possible, mais souhaitable.
Ainsi, à la surface des choses, dans le microcosme politique, rien n’a changé en apparence, les anciens courants idéologiques tentent de se recomposer, de recréer des synergies autour des personnalités qui espèrent encore mener les troupes à la bataille des prochaines élections. Pourtant, la nouvelle fracture politique s’est clairement dessinée au cœur même des anciennes formations, des grands partis, des appareils politiques, a commencé à les faire imploser de l’intérieur. Mais les élites sont en panne, elles ne peuvent repenser un monde dont elles estiment être les gestionnaires naturels, leur domination même n’est légitimée que par leurs anciennes grilles de lecture du monde.

Mais sous leurs pieds, le magma s’agite et chauffe, le corps social et idéologique se transforme et s’apprête, d’une manière ou d’une autre, à transformer l’ensemble de la société. Car la non-correspondance entre les nouveaux courants sociaux et idéologiques qui ont émergé pendant la campagne référendaire et les politiques qui sont censés les représenter remet effectivement en question la validité d’un modèle de démocratie représentative.
Le grondement sourd de la colère et de la frustration de ceux qui ont massivement joué le jeu démocratique et qui se retrouvent une fois de plus ignorés, voire vilipendés, ce grondement n’est rien autre que l’expression de l’aspiration légitime à une nouvelle démocratie, plus adaptée à la nouvelle donne émergente. Nos élites, politiques et médiatiques, sont sourdes et aveugles à tout cela, parce que, déjà, depuis longtemps, elles ne font plus partie du même monde, ne fréquentent plus les mêmes lieux, n’ont plus les mêmes débats que ceux qu’elles sont censées représenter. Et ce décalage grandissant entre le peuple et ses représentants alimente la colère, la frustration du plus grand nombre, des sacrifiés de l‘ancien « nouvel ordre mondial » et porte ainsi en gestation un déferlement de violence aveugle.

Une conscience politique mondialisée

En fait, ce que révèle le scrutin français pour le traité européen n’est pas un épiphénomène, une particularité locale, un mouvement d’humeur. Il s’agit là clairement des premiers signes d’une recomposition politique à l’échelle de la planète, où l’ensemble des peuples se retrouve devant une seule problématique : se laisser digérer par le capitalisme libéral, présenté partout comme seul modèle socio-économique possible, malgré ses effets délétères pour notre planète ou la majorité de l’humanité, ou entrer en résistance contre cette idéologie et commencer à inventer d’autres mondes possibles.