… et chinois, et malgaches, et tunisiens, et indiens! Tous dans la même galère!

Il m’arrive de penser, rarement, mais tout de même un peu, à un fait divers terrible. Une femme sans histoire prenait le soleil dehors, sur la pelouse de son immeuble avec sa petite fille de 5 ou 7 ans. Elle a arrêté son tricot et a étranglé sa fille. Aux policiers, elle déclarera avoir eu un geste de désespoir profond et soudain : elle a voulu épargner à sa fille une vie de misère.
Je me souviens que les journaux de l’époque ne s’expliquaient pas ce coup de folie d’une mère qui aimait pourtant terriblement sa fille. Peut-être trop…

Tout en trouvant cette histoire atroce, j’ai compris le geste de cette femme. Durkheim dirait que ce meurtre était un fait social, comme le suicide. C’est la réponse inadaptée à une situation d’extrême anomie[1].

Pour ma part je trouve que nous vivons des temps qui ne laissent rien présager de bon pour nos enfants et sans être aussi radicale de cette femme, on se demande comment nous allons pouvoir les soustraire au grand bond en arrière que nous subissons ici et maintenant. La question se limite en fait à savoir comment les élever pour les rendre aptes à survivre dans un monde qui se dessine comme particulièrement impitoyable.

C’est une question de le père de Michel White a du se poser en son temps : "comment élever mon fils pour qu’il soit apte à reprendre l’affaire familiale?". Aujourd’hui tout le monde tombe sur son rejeton qui a eu l’impudence de proposer un reclassement à 110 €/mois en Roumanie à ses salarié, mais je crois que le gamin a juste fait ce que son éducation et les dogmes du milieu des affaires actuel estiment comme approprié. D’ailleurs, bon prince, il a pris en compte l’ancienneté dans le calcul des salaires. Je ne vois pas en quoi il faut blâmer ce seul homme de proposer des choses iniques et de manquer à ce point d’empathie : il est juste le produit de son époque. On nous dit que la concurrence, c’est bien! Oui, la concurrence vers le bas de tous les salariés du monde, c’est effectivement une bonne affaire pour le patronat cosmopolite. Dans un monde où "la concurrence doit être libre et non faussée" et où "rien ne doit entraver la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes", la proposition de Michel White n’a rien de monstrueux, elle est juste logique, en adéquation avec tout ce qu’on lui a appris. D’ailleurs, nous apprend l’article, il reçoit aussi des fax de félicitation d’autres patrons. Et comme pour les Renault VelSatis, à partir du moment où le lièvre est levé sur un cas, on se rend compte que la pratique s’est déjà installée, petitement, mais que d’autres salariés ont déjà eu le droit à des propositions de ce genre.

La monstruosité est relative!

Dans le Bid Zeitung, feuille de chou[2] allemande, le scandale du jour, c’est l’idée de Christean Wagner, ministre de la justice CDU de la Hesse. Celui-ci propose tout simplement de mettre des bracelets électroniques aux chômeurs pour "les contraindre à davantage de discipline en vue de retrouver un travail".
Je me souviens d’un temps pas si lointain où l’organisation sociale, la qualité du dialogue entre patronat et syndicats en Allemagne était citées en exemple chez nous. Depuis, on dirait que la "Gôche" est passée par là, réduisant à néant 50 ans de progrés sociaux! Hartz IV est en terme de régression sociale ce que Borloo n’a pu faire que très imparfaitement avec son plan de cohésion sociale :

  • tout chômeur célibataire recevra ainsi au bout d’un an de chômage désormais 345 euros par mois s’il vit à l’Ouest, 331 euros s’il vit à l’Est
  • obligation pour le chômeur indemnisé d’accepter tout travail, même inférieur à ses qualifications et même si celui-ci est rémunéré en dessous des accords de branche
  • l’embauche de chômeurs dans des travaux d’intérêt général leur rapportant un euro de l’heure en plus de leurs allocations.[3]

Dans de cadre de Hartz IV, toujours, les services d’aide au logement peuvent désormais contraindre un chômeur de plus de un an à déménager pour trouver "un logement plus conforme à son nouveau statut". Alors, finalement, la proposition de contrôle total des chômeurs par Christean Wagner, dans ce contexte, n’est plus du tout scandaleuse, elle est juste l’aboutissement d’un processus engagé de longue date d’asservissement par l’appauvrissement de la caste des prolétaires, ceux qui n’ont que leur travail pour revenu.

La grande regression sociale

J’avais déjà écrit que fondamentalement, le libéralisme comme doctrine économique prenait grand soin de ne jamais dévoiler à la masse des gens qui le subit quelle société il était en train de réellement bâtir. Quand on amène le troupeau à l’abattoir, on fait en sorte que les animaux ne comprennent que le plus tard possible ce qui les attend au bout du chemin. Bien sûr, plus la doctrine domine le corps social, plus ses effets sont visibles. C’est ainsi qu’on apprend que ces 25 dernières années, le niveau de vie des ménages français s’est effondré. Mais pas n’importe quels ménages : seulement ceux dont les seuls revenus sont issus de leur travail! Ainsi, les propriétaires, les rentiers, les épargnants, les actionnaires, ceux qui ont du patrimoine se sont enrichis. Enormément. Au détriment de ceux qui font tourner la machine. Cette très sérieuse étude du CERC nous apprend aussi que les conditions de vie de la caste laborieuse sont revenues au niveau des années 50.

Ainsi donc, le grand bond en arrière tel que décrit par Serge Halimi est bien loin d’être une vue de l’esprit!

A ce rythme-là, nous n’aurons bientôt plus à craindre la concurrence par le bas des salariés de l’autre bout du monde. De plus en plus clairement, nous glissons tous vers d’innommables lendemains qui déchantent. Quels que soient nos pays, nos qualifications, nos aspirations, nos qualités, nous tous, nous sommes aspirés dans une infernale spirale de nivellement par le bas, de concours au moins-disant social. C’est déjà la réalité dans laquelle nous vivons!

Esprit de Jaurès, es-tu là?

Notes

[1] Voir aussi ICI

[2] On dit tabloïd, quand on est poli!

[3] L’huma du 2 octobre 2004