Au moment des soldes, repassent en boucle les mêmes images : celles de centaines de personnes qui se ruent, avides, dans les magasins, prêtes à se battre bec et ongles pour arracher La-Bonne-Affaire-à-Ne-Pas-Manquer. Le gros de la troupe vise l’habillement. Mais s’habiller, soldes ou pas, reste problématique pour la majorité des femmes.

La jolie basque télégénique l’a fait pour nous : il y a quelques semaines, elle a tenté de trouver un jean taille 42 dans un magasin parisien.
Soyons clairs, Maïténa Biraben n’est pas difforme, loin s’en faut. C’est une femme, la trentaine avenante. Mais quand il s’agit de trouver un jean en taille 42, c’est tout de suite le parcours du combattant pour caser ses jolies formes dans un pantalon taillé pour anorexique de 16 ans. Certains vendeurs bien inspirés lui ont même recommandé de maigrir un peu.
Ce que Maïntena voulait montrer, c’est qu’aujourd’hui, une trentenaire même pas gironde et bien dans sa peau ne peut trouver à s’habiller. En fait, 60% des femmes en France ne peuvent tout simplement pas s’habiller dans le prêt-à-porter, le si mal nommé.

Dictature du jeunisme.

Rester jeune à tout prix! Ce diktat envahit notre espace de vie : flambée des prix des cosmétiques, sensés cacher nos imperfections, massification de la chirurgie esthétique, l’éternelle jeunesse au bout du bistouri, omniprésence de l‘alicament, se nourrir rend beau, et mode unilatéralement adulescente, où la mère doit fouiller l’armoire de la fille pour rester dans le coup. Le vêtement avait pour fonction d’habiller et de marquer socialement[1], aujourd’hui, il devient une contrainte à laquelle le corps doit se soumettre.
On ne parle plus de fringues mal taillées, on assène sans ambages que c’est à la femme de faire en sorte d’aller dans le vêtement. La femme callipyge de 30,40 ou 50 ans doit se glisser sans effort dans des vêtements taillées pour la silhouette encore androgyne de sa fille. L’obésité devient un problème de santé publique, mais à partir du 42, point de salut : la grosse vache est invité à faire pénitence. Et c’est donc plus de la moitié des femmes qui se retrouve stigmatisée, rejetée. Jamais l’expression fashion victimes n’a mieux désigné toutes les laissées pour compte de l’univers impitoyable de la fringue!

Personnellement, je n’ai plus 16 ans[2], j’en ai plus du double. Une grossesse a confirmé ma tendance naturelle et normale à avoir des hanches, des fesses et des seins. J’ai un léger surpoids[3], mais je ne suis pas difforme. Je revendique donc haut et fort mon droit à trouver des vêtements qui m’habillent, sans boudiner aux hanches, comprimer la poitrine et bailler lamentablement à la taille.
J’ai placé, un temps, de grands espoirs dans la grande campagne nationale de mensuration, dont on peut attendre légitimement qu’elle rétablisse la majorité des femmes dans leur droit à s’habiller avec plaisir. Mais il semblerait que l’industrie du textile, pourtant moribonde suite à l’ouverture totale[4]du marché français à la concurrence mondiale, ait quelques difficultés à boucler son tour de France des gros culs! Pourtant, diversifier l’habillement, permettre à tous de s’habiller confortablement sans discrimination morphologique, voilà qui serait salvateur pour le textile national… mais bon.

Sculpture sociale

Tout ça pour dire que les soldes, finalement, ne profitent qu’à celles qui peuvent également s’habiller le reste de l’année. A -30 ou -50%, une coupe étriquée reste une coupe étriquée. Et plus la dictature de la mode s’intensifie, plus nos modes de vie sculptent nos corps à l’inverse des canons esthétiques en vogue et plus la frustration, moteur principal de la consommation compulsive, augmente.
L‘homo urbanus bouge de moins en moins, non par paresse, mais parce que son mode de vie ne s’y prête plus. Dans une journée typique de Parisien, il y a en tout dans les 3-4 heures de station debout immobile forcée dans les transports en commun puis dans les 7-8 heures de station assise forcée au travail. En gros, l’humain des villes passe 30% de son temps à dormir, 50% immobile à travailler ou à rejoindre son lieu de travail et avec les 20% qui restent, il doit assurer ses besoins physiologiques (manger, se laver), sa vie sociale (pousser un caddie au centre commercial) et familiale (vautré devant TF1). L’extension du domaine urbain lui interdit globalement la saine pratique de la marche. Il vit dans une ville dortoir, il travaille dans un péri-centre urbain, il consomme dans un centre commercial, chacune de ces activités étant suffisamment éloignée des autres qu’il ne puisse s’y rendre en marchant. Dans ces conditions, on comprend bien que le mythe de la silhouette élancée devient une chimère hors de portée. L’homme-tronc moderne bedonne, engraisse et l’univers impitoyable de la mode lui renvoie sans cesse le spectre hideux de sa déchéance physique.

Étrange monde que le nôtre, qui façonne des petits gros, déifie les grands maigres et pousse tout le monde à vouloir entrer dans des fringues pour gosses.

Notes

[1] Pour découvrir et comprendre les fonctions traditionnelles du vêtement : S’habiller et paraître…

[2] Et je ne le regrette en rien!

[3] Mon surpoid constaté n’est pas d’ordre esthétique, mais d’ordre médical. De toute manière, même lorsque je pesais un poid idéal, j’avais énormément de mal à m’habiller à cause de mes formes, pourtant typiquement féminines!

[4] Et aussi : La fin des quotas dans l’industrie textile provoque une grande inquiétude