Le backdraft est un terme pyrotechnique que l’on pourrait décrire comme une explosion de fumées. Le feu ne flambe pas, presque étouffé sur lui-même, puis, un brusque apport d’oxygène, et c’est l’explosion!

En ce moment, je repense beaucoup au début de la deuxième intifada. Je repense beaucoup au jour où Sharon, le faucon, est allé faire un tour sur l’esplanade des mosquées – le mont du temple. On ne peut pas dire qu’il porte totalement sur lui la responsabilité du basculement dans la violence de la région, mais il est certain que cette balade a apporté le souffle nécessaire à tous ceux dont la colère et la déception couvaient sous les cendres d’un processus de paix qui avait bien du mal à se mettre en place.
Depuis ce jour, en tout cas, les deux camps comptent leurs morts et Sharon est devenu premier ministre d’Israël et a pu déployer grandeur nature la politique du Likoud.

Pompier pyromane

Forcément, je pense à d’autres balades, d’autres manœuvres pyrotechniques avancées. Je pense à Sarkozy qui arpente méticuleusement les quartiers populaires d’Ile-de-France depuis plusieurs mois, avec force journalistes et slogans populistes. J’imagine, sans trop de peine, ce que peuvent ressentir les habitants de ces quartiers, pas forcément ravis d’être là, qui n’ont jamais vraiment eu beaucoup de choix dans leur vie, pour qui tout est difficile, comme une simple balade en ville, ce qu’ils éprouvent lorsqu’un homme politique du département le plus riche de France déambule sous leurs bacons, promettant toujours plus de répression, et les assimilant tous à des racailles, des choses qu’il convient de Karshériser.
J’imagine ces humiliations qui s’ajoutent aux autres, aux déceptions des gosses dont les diplômes ne servent à rien, à la rancœur d’être toujours au bord de la route, à être toujours ceux que l’on montre du doigt. Je comprend l’exaspération de ceux qui tentent, jour après jour de recréer du lien dans tout ça, malgré le business, malgré le chômage, avec des bouts de ficelles, et qui apprennent que les aides aux associations vont être drastiquement réduites, qu’ils vont être encore plus démunis que jamais. Que l’on va remplacer l’éducation par la matraque.

Le seul truc que je ne comprend pas, c’est comment tous ces gens, cette masse immense de personnes parquées à la périphérie des villes, de la société, de la vie, parfois, comment ils ont pu supporter ça aussi longtemps.

A qui profite le crime?

Une simple recherche sur Google permet d’en avoir une petite idée.
Parce que ce déchaînement de violence ne sert effectivement ni ceux qui l’exercent, ni ceux qui la subissent. Il alimente la peur et l’incompréhension du reste de la population, sentiments bien montés en épingle par la presse qui guette le moindre dérapage, qui attend que le sang coule. Et la peur est une arme redoutable. Elle aide les gens à bien voter. Surtout après que les élections du 29 mai dernier nous ont appris que la propagande, même relayée par l’ensemble de la machinerie médiatique, ne suffit plus à faire voter la masse comme on le souhaite. Alors que les flambées de violence, ça profitent le plus souvent aux tribuns et aux faucons, ça incite le peuple à réclamer un homme fort.

Il est aussi intéressant de constater que les forces de l’ordre se contentent de mettre en place un cordon sanitaire, de circonscrire l’incendie autant que possible autour de son foyer. De le laisser mourir de lui-même faute de combustible.
Il est important que le Français moyen tremble devant le spectacle des sauvageons à la télé, mais pas que sa propre caisse se mette à cramer. De toute manière, même dans la colère, on reste dans la continuité : que les racailles restent pourrir chez elles! C’est le théâtre de Platon, ils sont les flammes et nous ne sommes que les ombres.
Devant l’absence de protection des forces de l’ordre, les habitants de certains quartiers, les véritables victimes, s’organisent en petites milices pour tenter de sauver leurs quelques biens. Voilà qui fera encore progresser la République dans les quartiers populaires. Voilà qui leur fera réclamer un État plus fort, plus intransigeant.

Plus le temps passe, plus la violence s’étend, se nourrissant d’elle-même comme un feu vorace.

C’est la grande jacquerie des croquants. Mais ce qu’elle alimente, en fait, c’est la haine, le rejet et le repli sur soi. Partout, dans les conversations de rue, de troquet et de bureau, juste après Sarko le pyromane, c’est la foire aux clichés, où les quartiers populaires souffriraient moins de pauvreté et d’exclusion que de l’immigration mal digérée, où, de nouveau, ressortent les bons discours sur les arabes qui touchent les allocs et ne veulent pas travailler, etc. Parce que finalement, ces dernières années, la sarkozysation des esprits est allée bon train et que certains clichés sont devenus des lieux communs, des évidences.

Je repense encore aux flics du Mirail, où j’ai vécu un temps.

Une banlieue comme beaucoup. Ils avaient monté des associations, des ponts entre eux et les jeunes, pour qu’un gamin des cités ne rencontre pas d’un flic que le bout de sa matraque. Ça ne résolvait pas tout. Les problèmes de fond étaient là, mais cela participait à la pacification des esprits.
Et puis Sarko est arrivé. Il a décrété que les flics, ça devaient du chiffre. Il a créé des classements de flics, et un des premiers qui s’est fait épinglé, c’était justement le patron de la police toulousaine :

"Vous n’êtes pas des travailleurs sociaux", a-t-il lancé à un îlotier qui lui présentait un tournoi de football organisé avec les jeunes du quartier. "Les citoyens attendent d’abord de vous que vous arrêtiez les délinquants"[1]

Nicolas Sarkozy avait annoncé qu’avec lui la peur allait changer de camp : maintenant, elle est partout!

Mais à jouer avec le feu, on prend toujours le risque de se brûler. Même si aujourd’hui, il a quasiment réussi son coup de Jarnac, même si, en refocalisant l’opinion sur le tout sécuritaire, en attisant les ressentiments, la colère et la peur, il prend une longueur d’avance dans la course à l’Élysée, il n’est pas sûr de maîtriser jusqu’au bout la créature qu’il a tant contribué à faire naître.

Et pendant ce temps, les petites affaires entre amis continuent. Dans une bien confortable indifférence.

Notes

[1] Sarkozy à Toulouse, février 2003