Yellow loveLe 14 février, c’est le jour pour parler d’amour, parce que le reste du temps, rationalité économique oblige, on a bien mieux à faire. Sauf que, bien sûr, question amour… de l’argent, la Saint-Valentin se pose bien là et l’amour, ça se peut se mesurer tristement à la capacité de faire péter la carte bancaire.

Une journée pour l’amour, c’est un peu comme une journée pour les femmes, c’est indigent, limite insultant. Mais quand même, de-ci, de-là, quelques autres produisent de louables efforts pour faire avancer le débat.

D’où ce papier qui cite sans vergogne les mœurs — pas si anciennes que cela — de ma verte contrée à titre d’exemple et que je me laisse aller à parcourir par pur désœuvrement.

A l’époque, Yvonne et Roger habitaient dans un petit village du Gers. Un soir d’été, ils se sont croisés au bal. Yvonne avait 18 ans, c’était sa première soirée dansante. A force de tours de valses et de verres de vin, Yvonne s’est un peu laissée aller. La nuit s’est terminée dans une botte de foin à l’écart du village. Elle est tombée enceinte et, trois mois plus tard… Yvonne et Roger se se sont mariés.Cette histoire peut paraître terriblement glauque : devoir épouser un homme après une soirée un peu arrosée, aujourd’hui, ça paraît juste impensable. Mais il n’y a encore pas très longtemps, c’était juste une histoire d’amour classique.

Source : Les mécaniques de l’Amour – Mercialfred

C’est sympa, ça ne mange pas de pain et ça a l’air bien documenté… sauf qu’il n’y a rien qui titille aux entournures ?

C’est que voilà une vision de l’amour particulièrement hétérocentrée. Limite, on se croirait à La manif pour tous.
Je sais, c’est un peu de la mauvaise foi, parce que je suis à peu près — mais pas totalement — certaine que l’auteur n’y a tout simplement pas pensé. Que chez les Grecs, qu’il cite pourtant dans son exploration, l’amour, c’était surtout entre personnes de qualité, c’est-à-dire entre bonhommes, parce que les femmes, vous ne pouvez l’ignorer, n’étaient pas des citoyennes et donc pas des humaines à part entière, comme les métèques et les esclaves. Mais pas que…

Rien non plus sur le fait qu’il faut se méfier des appels à la nature pour son exemplarité dans des mœurs naturelles que nous avons mis des siècles à bien fixer chez nos contemporains à coup de bucher, de camisoles plus ou moins chimiques, de procès, de condamnations et de lynchage.

On va le dire comme ça vient :

Il n’existe pas d’humain naturel, parce que nous ne sommes que des animaux sociaux.

Et que les bestiaux, contrairement à ce que l’on aime se le raconter le soir au coin du feu, n’ont rien à nous envier quant à leur capacité de pratiquer la sexualité non reproductive et non, je ne parle pas que de ces foutus bonobos.

Commençons par le dauphin, charmant Flipper qui réjouissait nos yeux de ses aventures et de ses prouesses à se faire comprendre du genre humain par des petits cris stridents. Et bien oui, ce même Flipper, comme certains de ces congénères vivant en captivité, a fait l’observation de rapports homosexuels. De là à passer ces aventures sous la signalétique « Interdit au moins de 12 ans », il n’y a qu’un pas que les prudes censeurs américains pourraient franchir.

Souce : L’homosexualité chez les animaux – Revue Étho-logique

En fait, je pourrais vous en coller des tartines sur toutes les recherches sur la sexualité récréative ou sociale dans une grande diversité d’espèces animales, mais franchement, ce n’est ni le lieu ni le moment. Mais en gros nous nous sommes forgé une vision du monde animal conforme à nos objectifs de société.

Je me souviens de nombreuses discussions avec une collègue delphinologue qui me racontait les difficultés que rencontraient les chercheurs et documentaristes sur la présentation de leurs films animaliers. Et du fait que sur l’ensemble des rushs qui tombaient systématiquement sous les ciseaux, il y avait bien dans les 10 % de scènes homosexuelles. Il faut bien comprendre la logique du truc : tu fais un film que tu destines à la diffusion et qui devra donc passer sous les fourches caudines des experts et censeurs. Bien sûr, tu coupes les animaux qui défèquent — Delphine la delphinologue (ça ne s’invente pas) m’avait expliqué que la valeur esthétique d’un dauphin qui chie dans l’eau est vraiment très relative — ou ceux qui se tripotent le berlingot entre potes d’un air dégagé. Parce que bon, ton doc, tu as envie qu’il soit diffusé sur France 2 en deuxième partie de soirée, pas relégué en « adultes seulement » à partir de Minuit sur Dorcel. Et donc, cela fait des décennies que l’on retranche toutes ces scènes gênantes de toute la documentation animale et qu’ensuite, on peut tranquillement affirmer que le sexe reproductif hétérogenré est la norme absolue et naturelle du règne animal… ce qui cadre fort commodément avec une certaine vision de l’amour… celle-là même qui est abondamment célébrée en ce triste jour de février.

Parce qu’imaginer une seconde que chez la plupart des vertébrés supérieurs, il est relativement courant de se flatter le bigorneau sans autre considération d’œstrus ou de sexe, comment dire… ça modifie radicalement les perspectives naturalistes sur lesquelles se sont fondées nos normes de société, à commencer par la famille et les relations sociales!
Plus grave encore, deux singes qui se seraient obligeamment astiqué la tige dans une mutuelle et amicale détente ne se sentent pas du tout obligés par la suite de persévérer dans cette simple équation. Autrement dit, l’homosexualité d’un rapport ne s’étend pas aux individus qui l’ont pratiquée. La fois d’après, ils pourront aussi bien revenir en mode reproductif sans passer 15 ans de leur vie sur le divan d’un psy. Parce que c’est banal et pas grave du tout.

La plurigamie des attachements

Sachant tout cela, j’ai toujours trouvé assez rigolo cette fascination que nous avons développée autour de la légendaire souplesse relationnelle du bonobo. Et le fait que nous peinons toujours autant à penser notre propre hiérarchie affective, laquelle est laborieusement peu naturelle si nous y réfléchissons deux minutes de plus.

On célèbre l’amour, mais dans une version terriblement étriquée : l’attachement hétérosexuel exclusif à visée reproductive. Ce qui nous fait là un indice du romantisme assez proche de la glaciation. Qu’est-ce que ça donne, par exemple, si l’on aime quelqu’un, mais qu’on ne le désire pas ? On va dire que c’est de l’amitié, c’est ça ? Même s’ils sont de sexe différent ? Mais qu’est-ce qu’on fait des sex friends ? Et quand ils sont de même sexe ? Et des gens qui se désirent, mais ne pourraient pas passer des vacances ensemble sans s’entretuer ? Et est-ce qu’un monogame qui a une ou des maitresses est polygame ? Et est-ce que changer de mari tous les cinq ans, c’est toujours de la monogamie ? Et est-ce que le couple est la forme de relation amoureuse la plus stable et la plus aboutie ? Et les fans, ne sont-ils pas des amoureux obsessionnels monogames unilatéraux ? Et ceux qui aiment la pensée d’un philosophe mort sont-ils nécrophiles ?

Et pourquoi voulons-nous toujours si promptement tout catégoriser et normaliser ? Pourquoi ne pas nous dire à la fin qu’aujourd’hui, c’est la fête de tous les amoureux, même ceux de leur propre reflet, de l’arrière-pays basque ou de l’andouillette aux ognons confits ?