La décadence de Rome, plus grande que nature!

Cela faisait bien longtemps que nous n’avions pas pris le temps de nous arrêter sur un film. Et le temps — celui qui passe, indifférent à la frénésie des hommes et la vacuité de leur existence — est précisément la matière première de Paolo Sorrentino dans ce film qui a probablement été célébré pour de mauvaises raisons.

Le piège serait de s’abimer dans la contemplation de la photo magnifique du film et de n’y voir qu’un hommage artistique et inconditionnel à la beauté froide et architecturale de l’immense musée à ciel ouvert filmé avec la précision entomologique d’un guide touristique pour grands bourgeois, édité sur papier glacé. Parce que de Rome, nous ne verrons que des vestiges, des ruines, des palais grandioses et vides, et juste quelques instants fugaces de la beauté sublime et irréelle de tout petits moments vie réelle, comme des échos échappés d’une grande boite de verre nimbée de poussière.

Tout le reste n’est qu’un voyage sans fin et parfaitement creux dans la décadence d’un monde qui se regarde encore le nombril avec une grande complaisance dans le mépris absolu des contingences matérielles, même si celles-ci sous-tendent tout le propos du film, comme un tas de poussière que l’on a balayée sous le tapis.

Je suis comme un homme qui baille à un bal et qui ne rentre pas se coucher uniquement parce que sa calèche n’est pas encore là.
Lermontov, Un héros de notre temps

La grande bellezzaCe que le film montre et démontre, avec une lenteur calculée, c’est en fait toute la sordidité d’une classe sociale parasite qui noie son ennui et sa vacuité dans le bruit et les psychotropes, tout en tentant de maintenir un ordre des choses dont on sent qu’il est définitivement obsolète. Rome, l’éternelle ville décadente et figée dans son rôle de musée millénaire n’est qu’un décor qui souligne d’autant plus férocement la laideur humaine dans sa décrépitude et ses efforts dérisoires pour se perpétuer en l’absence même de matière ou même d’envie de vivre. Rome n’est qu’un décor tout comme la fête perpétuellement rejouée n’est qu’un simulacre de vie. Les fulgurances esthétiques d’une course d’enfants, d’un vol de flamands, d’un ciel embrasé ne parviennent pas à masquer l’obscénité d’un microcosme pourrissant et au bout de tous ses subterfuges.

La beauté est la mode. Les animateurs du festival de la chanson de Sanremo en avaient déjà fait ad nauseam le leitmotiv de leurs interventions. La bellezza par ci, la bellezza par là, entre deux refrains qui n’en étaient pas toujours la meilleure illustration. La « Grande Beauté » de Sorrentino semble promise aux mêmes usages abusifs, sans que personne ne semble vouloir se rendre compte que ce titre est à bien des égards un exemple d’antiphrase ironique. La beauté dont il est question ici est en grande partie disparue, engloutie par la vulgarité, le renoncement et le désenchantement des personnages.

via L’Italie rit de se voir dans le miroir de « La Grande Bellezza » | Campagne d’Italie.

La beauté du geste, celle du titre, c’est son usage antinomique, c’est cette volonté de trouver la petite fleur champêtre qui va s’entêter à pousser dans un océan de fumier. Les personnages sont des caricatures grimaçantes dont le masque effrayant est remodelé à prix d’or et intervalle régulier par un médecin à la Brazil. Il est amusant de lire les critiques au premier degré de ceux qui ont voulu voir là une ode à la beauté de Rome tout en trouvant quelque peu épais le trait qui décrit faune entourant le héros, ce vieux jeune homme de notre temps.

Jep Gambardella n’est pas le héros, il est le narrateur, il est l’auteur qui inscrit son grand œuvre dans son existence même en réussissant enfin à saisir l’essence du néant dans la frénésie et l’abrutissement. Il joue le jeu des mondanités tout en prenant bien soin de toujours faire un pas de côté, encore plus superficiel et évanescent que les pantins dont il raille la fatuité à l’occasion. C’est de cette beauté intrinsèque de l’oubli de soi — ce qui est consubstantiel de l’état même d’auteur — que le regard du narrateur se nourrit. L’oubli de soi, le dépassement de la matérialité, c’est aussi exactement la matière première brute dans laquelle est sculptée à grands traits grossiers et sans désir de plaire ou de travestir, la nonne sainte, pendant du non-héros, antithèse de tout le reste du film dans sa vieillesse sans fard et son regard usé.

Les racines, c’est tout !

C’est le remède au néant, c’est le début et la fin, ce qui nous maintient entre ciel et terre et nourrit réellement notre esprit. C’est dans ces racines-là que Jep trouvera enfin la matière pour mettre en œuvre ce livre sur le néant que Flaubert n’a pas su écrire et que Jep a vécu dans sa chair.

Au sein de cette coterie extravagante, grotesque, les personnages, qui n’en sont pas vraiment, sont les pions truculents d’un gigantesque carnaval et s’attachent à broyer le néant à coup de disco, de coke et de petit train. Jep Gambardella qui s’étourdit de ces soirées tout en gardant une distance de dandy moraliste dit à leur propos que ce sont « de beaux petits trains parce qu’ils ne vont nulle part ».

Joyeusement cynique et désabusé, Jep démythifie cette assemblée et la réduit à ce qu’elle est : un abysse de néant et donc une matière romanesque par excellence, dont Flaubert aurait tiré parti.

par Claire Micallef

Ma calèche finira bien par arriver et je ne suis guère pressée de quitter le bal de la grande comédie humaine du néant.