Comme dirait Coluche, c’est l’histoire d’un mec. Une histoire parmi beaucoup d’autres, mais qui finit tout de même par retenir l’attention. C’est l’histoire d’un mec, donc, qui se retrouve englué dans la violente banalité de la machine à écraser les gens.


Il a passé toute sa jeunesse dans différentes familles d’adoption et foyers de l’Action sanitaire et sociale. À 17 ans, il a trouvé son bonheur en enseignant et en pratiquant la gymnastique. Le 22 juin 1987 au cours d’un entrainement au trampolino survint l’accident qui le laissera tétraplégique à vie. Il est resté pendant quatre ans à l’hôpital avant d’en sortir et de se retrouver à Paris dans un foyer pour personnes handicapées.
Après une année de lutte acharnée, il a réussi à passer le permis de conduire. En 1991, il a  déjà repris son travail en tant qu’éducateur sportif spécialisé en gymnastique artistique féminine.
Didier a été le premier candidat à passer tous ses diplômes d’éducateurs en étant en fauteuil  électrique. Avec succès, il a réussi son brevet d’État du premier degré.

Didier ROY : un Entraîneur de gymnastique, Auteur – Romancier, Comité régional de Gymnastique Île de France 11 décembre 2013

Quand même ! Rien que cela, ça te brosse un personnage, et pas que dans le sens du poil.

Alors que François Cluzet et Omar Sy défoncent le boxoffice avec une belle histoire de paraplégique assisté, cela fait déjà 20 ans que Didier Roy est entraineur de gymnastique. Impressionnant, non ? Et pourtant, le moins qu’on puisse dire, c’est que comme pour le Téléthon, les gens préfèrent les handicapés à la télé, plutôt que dans leur vie quotidienne :

Il a été encouragé à reprendre son métier d’entraîneur lorsqu’il a retrouvé « ses enfants » après son accident et sa rééducation : « Ils n’ont pas vu le fauteuil roulant, ils ont simplement retrouvé Didier ». Mais son employeur de l’époque, à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis), était réticent. Un ami lui a proposé de travailler à Clichy (Hauts-de-Seine), ce que Didier Roy a fait bénévolement durant deux ans. Mais, ayant besoin de retrouver des revenus, un salaire, il a contacté des clubs de sport : la plupart ont refusé ne serait-ce que de l’entendre lorsqu’ils ont vu le fauteuil roulant. Jusqu’à ce qu’il rencontre à Antony des dirigeants qui lui ont donné sa chance.

« On était en juin 1991, j’ai fait un essai, ils m’ont proposé de rester. Mais tous les parents n’étaient pas d’accord, la moitié ont refusé, j’ai laissé les enfants choisir. Quand en 1993 le club a obtenu un titre de champion de France par équipes en Nationale 2, les parents réticents m’ont demandé de reprendre leurs enfants. Les parents voient les résultats, ils se parlent, ils évoquent la méthode de travail »

Profil Yanous

Et ce n’est pas tout. Parce que le moins que l’on puisse dire, c’est que Didier n’est pas un grand favori de la Baraka. 10 ans plus tôt, sa voiture est incendiée devant chez lui, mais ses collègues se mobilisent pour lui permettre de continuer à se rendre à son travail et un élan de solidarité tente de recueillir les fonds pour lui permettre de remplacer la voiture adaptée qu’il lui est nécessaire pour continuer à travailler.

Donc, Didier est plutôt quelqu’un de combatif, relativement peu enclin à se lamenter sur son sort. Il est aussi écrivain à ses heures perdues. Cela dit, il n’est pas nécessaire de lui coller une auréole sur la tête, il semble que c’est un gars plutôt normal et donc pas forcément héroïque ou monstrueusement plus sympa que les autres. Oui, j’insiste sur sa normalité, parce que je me suis bien rendu compte à l’usage qu’on attend toujours des moches, des gros, des handicapés, etc. d’être fondamentalement meilleurs que les normaux.

Quand nous évoquons notre rencontre avec Didier, nous ressentons la réticence. La réputation de Didier est plutôt négative, ne nous voilons pas la face. « Caractère épouvantable, colérique, intransigeant, situation compliquée…. ». Pour comprendre, remettons nous dans le contexte. J’ai moi-même lu ses livres et cela m’a laissé une sensation très étrange : la perplexité. J’y ai retrouvé effectivement tous ces adjectifs et plus particulièrement la colère et la violence verbale. « Oui, je l’ai fait un peu exprès. Pour choquer, provoquer une réaction », admet-il. Et à aucun moment je ne retrouve cette hauteur philosophique que l’on pense trouver chez ceux qui subissent les handicaps difficiles. Et d’ailleurs, pourquoi pensons-nous que les gens qui souffrent sont plus philosophiques que les autres ? Nous ne pouvons imaginer ce que l’on ressent lorsque du jour au lendemain, on se retrouve cloué dans un lit puis sur un fauteuil pour être dépendant de son auxiliaire de vie, des infrastructures, de la bonne volonté des gens, de l’incompréhension, de l’appréhension, de la peur… Passer de l’état de grand sportif volontaire à plus rien… Mettre une croix sur ses ambitions, ses projets, ses rêves… Ce n’est pas un programme mais une terrible fatalité.

Portrait dans L’US égalitaire Neudorf, mars 2012

Le couperet

Tout cela pour en arriver au cœur de l’histoire : Didier s’est fait virer.

Pourquoi, comment, ce n’est pas trop la question. Didier a perdu son job comme cela arrive très banalement à beaucoup trop d’entre nous. Donc, Didier, après 23 ans de travail, va s’inscrire à Pôle Emploi. C’est normal. C’est notre assurance chômage, il a cotisé toutes ces années, il y a le droit.

Et c’est là que ça se complique. Parce qu’en fait non, Didier n’a le droit à rien du tout (cela dit, tout le monde était bien content de ramasser ses cotisations sociales pendant 23 ans!)

Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer. Cela fait 36 ans que je travaille, que je suis un bon citoyen. J’ai été licencié de mon club la semaine dernière après 23 années de bons et loyaux services et après une rupture de contrat conventionnel, je vais m’inscrire avec un peu de honte pour la première fois de ma vie à Pôle emploi. Je suis reçu hier après que l’on m’ait donné rendez-vous. Je lui dis que je ne suis pas vraiment à l’aise de me retrouver dans ces locaux, car je n’y avais jamais mis les pieds. Elle me répond qu’elle me tire son chapeau, car, vu mon handicap, elle aimerait bien que beaucoup de personnes qui sont présentes, suivent le même chemin. Puis commence à ouvrir mon dossier pour faire mon inscription. Et là, stupeur !!! «Monsieur, j’ai honte de vous annoncer ça, mais je vais aller voir mon directeur pour être sûr de ne pas vous annoncer n’importe quoi» je suis stupéfait !!! Que se passe-t-il ? Quelques minutes plus tard, elle revient tête baissée !! «Je suis sincèrement désolé, je ne peux pas vous inscrire au chômage.» Pour quelle raison ? «M., vous êtes bien invalide troisième catégorie ?» Oui madame, lui réponds-je ! «Nous ne pouvons pas inscrire une personne invalide troisième catégorie, car vous n’avez pas le droit de travailler, il aurait fallu que vous soyez de première ou de seconde catégorie !» Mais comment tout cela a pu arriver, alors que cela fait 36 ans que je travaille et que j’ai ma reconnaissance travailleurs handicapés, lui réponds-je ! D’autant plus, que je suis soumis chaque année à une visite médicale, pour attester que je peux travailler. En plus de tout ça, tous les 10 ans, je dois obligatoirement renouveler cette reconnaissance, ce que j’ai toujours fait ! «Je ne sais vraiment pas comment faire, j’ai honte de cette situation, vous avez toujours cotisé et je ne peux même pas vous donner le RSA, alors qu’ici même, beaucoup de personnes en usent et abusent !» Je me trouve dans une situation, des plus rocambolesques, d’autant que je ne peux bénéficier d’autres choses que de ma pension d’invalidité qui a été calculée sur les 10 dernières années de travail avant mon accident (celui-ci est intervenu alors que j’avais 22 ans et que je n’avais pas deux années d’apprentissage en cuisine, plus une année de travail à mon actif) soit un total aujourd’hui de 364 euros pour vivre. Quelles solutions de recours puis-je avoir ? «À notre niveau, aucune, mais essayez de vous retourner vers les services sociaux». Superbe journée lui dis-je !!! Après avoir pris quelques renseignements, rien ne pourra se décanter sans l’aide d’un avocat et énormément de patience (plus d’une année). Je vais pouvoir faire plaisir à notre cher Président de la République, un chômeur de moins. Si vous avez des solutions, je suis preneur !!! Merci de m’avoir lu et bonne journée à tous.

Témoignage de Didier Roy, partagé le 28 janvier 2014 sur sa page Facebook

Cela fait une belle histoire pour l’édification du bon petit peuple, non?