Petites histoires de ceux qu’on laisse au bord de la route.

Auto-stop, par Patrick MignardSa silhouette pâle s’est brutalement matérialisée à la lueur de mes phares. Je suis crevée et il est pité à un endroit improbable, à la sortie du rondpoint, juste à l’embranchement de la bretelle d’accès de la voie rapide. Il agite les bras comme un sémaphore et je me dis juste qu’il est vraiment mal placé, c’est qu’il est déjà très tard, que je suis bien seule dans ma petite voiture, qu’on ne sait jamais sur qui on va tomber, mais que je ne sais pas non plus sur qui il va tomber à son tour une fois que j’aurais laissé les ténèbres l’engloutir à nouveau dans mon rétroviseur, qu’on vit dans un monde de cons où tout le monde a peur de tout le monde et qu’il me faudra quand même bien mourir un jour ou un autre.


La nuit, c’est toujours plus délicat, surtout quand tu es une femme seule. Ça, on te l’a bien appris : femme seule = victime. Même si tu t’en défends, même si tu fais ta bravache, ça cautérise tout l’hémisphère droit de ton cerveau et un peu le gauche aussi. La fois d’avant, c’était déjà tard dans la nuit, déjà en rentrant de Fleurance, déjà seule, mais avec une plus grosse voiture. Cette fois-là c’était une femme flageolante qui avait surgi de la nuit chaude de l’été, à la lisière d’un bled paumé. Ça avait été instinctif : ne pas la laisser au bord de la route, à la merci du premier connard venu. Elle avait été un peu surprise en découvrant ma petite silhouette perdue devant le grand tableau de bord de la R25.

  • Ah, tu me sauves la vie, tu sais !

Nous ne saurons heureusement jamais jusqu’à quel point cette assertion a été vraie, mais son haleine pâteuse et avinée envahit rapidement l’habitacle.

  • Ce n’est rien, je ne me voyais pas te laisser toute seule au bord de la route.
  • Ah si, tu es quelqu’un de génial, tu es un ange, tu es mon ange gardien !

C’est fou comme l’alcool embellit tout avant de tout mochifier.

  • Tu vas où ?
  • Au bled suivant, font une fête, je devais y aller avec des potes, mais je les ai perdus. Doivent y être.
  • T’es sûre ?
  • Oui, oui, ça va aller, je connais du monde là-bas, t’inquiète pas… t’es une vraie petite mère pour moi, une vraie petite mère…

Et elle est repartie, vers le brouhaha du balloche qui ne couvrait pas les rires trop forts.


J’ai freiné tellement brusquement que je me suis surprise moi-même. L’homme court vers ma voiture et son visage s’encadre dans la portière passager pendant que je dégage le siège à côté de moi sur lequel je stocke immanquablement mes petites affaires quand je me déplace. Il a l’air plutôt jeune et ses traits expriment à la fois la lassitude de l’heure et le soulagement de la fin de l’attente.

  • Montez vite, vous êtes super mal placé.
  • Vous allez où ?
  • En direction de Vic. Ça vous va ?
  • Oui, très bien.
  • Ça craint pour faire du pouce, ici.
  • Oui, mais à la sortie de la voie rapide, au milieu de nulle part, c’est encore pire.
  • C’est vrai.

Je redémarre aussi vite que possible dans la nuit étoilée. Je baisse le son pour ne pas lui rayer les tympans.


Cet autre jour, j’étais côté passager. On rentrait de Bordeaux sous un cagnard qui nous laissait vaguement comateux à ce feu rouge qui n’en finissait pas. Encore 20 bornes avant la maison, les chats qui ont pissé à côté de la litière, les pièces restées fraiches derrière les volets mi-clos et le putain de verre d’eau fade que je ne vais pas manquer d’avaler à grands traits impatients en arrivant. C’est alors que je l’ai remarqué, du coin de l’œil, presque contre ma portière, alors que son gilet de sécurité aurait dû me déchirer la rétine. En un quart de seconde, je vois sa trogne burinée par les saisons, sa démarche un peu lourde et moi qui ne reconnais jamais personne, je le loge immédiatement :

  • Vous voulez rentrer à Manciet en pouce, c’est bien ça ?
  • Ben oui…
  • On ne va que jusqu’à Nogaro, mais on peut vous laisser à votre coin préféré, devant Les Cordeliers.
  • Mais comment vous savez ça ?
  • C’est facile : il m’arrive de boire un pot là-bas et un jour, je vous ai vu devant en train de chercher une voiture.

  • Regarde ce drôle de type : s’il faut, il est complètement bourré.

Alors que j’étais tranquillement affalée en terrasse à téter mon Ricqlès, juste en contre-bas, un bonhomme rougeaud à la démarche incertaine s’était mis à alpaguer chaque véhicule qui passait devant et ce n’est pas une image. Il se dressait au milieu de la route, s’agrippait aux portières et parlait avec chaque conducteur qui avait le malheur de passer par là. À moment donné, j’avais bien cru qu’il était passé sous les roues d’un gros-cul espagnol trop pressé pour ralentir, et puis non, le bonhomme était reparti à la charge avec sa drôle d’allure de canard ivre. Quand, finalement il avait été embarqué par une femme plutôt souriante derrière le volant de son Espace, j’avais partagé mon étonnement avec la serveuse.

  • Il était bourré ou quoi, ce type ?
  • Bah non, c’est (un camion qui passe, c’est toujours un nom qui se perd) : tout le monde le connait dans le coin. Il travaille à droite, à gauche et comme il n’a pas le permis, il fait du stop pour rentrer chez lui.
  • Ah bon, c’est un habitué ?
  • Oui, ça fait longtemps qu’il fait ça. Il vit à Manciet. Vous savez, sans voiture, ce n’est pas très facile, par ici.
  • Non, ce n’est pas trop facile.

C’était juste en sortant d’Éauze que j’avais ramassé ce petit couple qui avait l’air tombé du nid.

  • Je suis désolée, ma voiture ne paie pas de mine, mais elle est très confortable.

C’était du temps de la R25.

  • Non, non, pas du tout, on est très contents que vous vous soyez arrêtée. De toute manière, ce sont rarement les berlines neuves qui s’arrêtent pour les autostoppeurs.
  • Ah bon, vous croyez que c’est un truc de pauvres que d’aider les autres ?

Là, je les ai pris à contrepied et ils me regardent comme un étron au milieu d’un saladier. Je change de braquet.

  • Vous avez fait des stats, ou vous avez l’habitude de vous déplacer comme cela ?
  • Depuis qu’on est ici, oui, on est bien obligés.
  • Ah, je me disais bien que vous n’aviez pas l’accent du coin. Vous venez du Ch’Nord ?
  • Oui, c’est ça.
  • Ah, mais qu’est-ce que vous faites alors si loin de chez vous, paumés au milieu de la pampa gasconne à espérer que quelqu’un vous ramasse au bord de la route ?
  • On nous a dit que par ici, il y avait du travail pour ceux qui n’ont pas peur de bosser, alors on est venu. Le problème, c’est que là-haut, on vivait en ville et que du coup, on n’a jamais eu besoin du permis de conduire.
  • Vous voulez dire que vous cherchez du travail dans le coin sans avoir de voiture ?
  • Oui, c’est ça.
  • Mais personne ne vous a dit que ça allait être très compliqué, vu qu’il n’y a pas de transports en commun ?
  • Ben, maintenant, oui, mais… on n’a pas d’argent pour le permis.
  • Ben, bonne chance, les gars.

Sans voiture, ce n’est vraiment pas facile dans le bled. C’est pour cela qu’il a fallu que je consacre une partie de l’argent du chauffage pour changer la R25 quand il s’est avéré que de continuer à la réparer revenait à écoper le Titanic avec une cuillère à thé.

Du coup, je me dis que je dois aussi prendre ma part de ceux qui sont encore plus dans la merde que moi.


  • Vous habitez à Vic ?
  • Non, pas du tout, j’habite à Averon-Bergelle…

Ce n’est pas très loin de chez moi, mais d’un autre côté, il est tard, je suis crevée, je ne le connais pas et je n’ai carrément pas envie de faire un détour par les petites routes à la con où on voit les bestiaux qui traversent une seconde trop tard. Surtout que Saxo contre sanglier, je ne parie pas forcément sur la tôle.

  • … mais c’est très bien Vic, c’est énorme, c’est comme si j’étais chez moi. Au bar du centre, j’ai toujours des potes qui peuvent me ramener ensuite.

En fait, je me dis que ce gars est peut-être tombé du ciel. Minuit vient de passer, et cette portion de route est toujours longue, interminable, éreintante. Mais là, on discute et je ne vois pas le temps passer. Je lui raconte le principe du Marathon des sciences « ben non, ce n’est pas une course à pied, c’est une succession de 12 conférences scientifique pendant 12 heures ! », il me parle de sa musique, du fait qu’il revient de Toulouse en pouce où il a enregistré un album avec son groupe, et du Bikini, où il a joué, le mois dernier.

  • Merde, le Bikini, ce n’est pas rien : il y a 20 ans, j’y ai vu la Mano Negra en concert.
  • Ah oui, c’est super ça !

Il a la gentillesse de ne pas me faire remarquer qu’il y a 20 ans, il se tâtait pour savoir s’il continuait à chier dans ses couches ou s’il se tentait le pot. Je suis un putain de dinosaure.

  • Vous êtes certain que ça va aller ? Je peux pousser jusqu’à chez vous, si vous le souhaitez.

Nous sommes arrivés et je suis tenaillée par la mauvaise conscience de le laisser là au milieu de la nuit, même si la terrasse du bistrot est encore noire de monde.

  • Ça va aller. Je suis crevé, mais ça va aller.
  • J’écouterai votre musique, en rentrant.
  • Merci, c’est gentil.

J’ai eu confirmation sur Facebook qu’il avait fini par bien rentrer chez lui.

Les freaky frogs

Desperenza