Il m’a fallu plusieurs semaines, entre autres activités, pour finir de nettoyer mes flux RSS.


La biche
En fait, tout cela, c’est de la faute à Google. Un peu comme, il y a 10 ans, c’était forcément de la faute de Microsoft. Parce que Google a pris une place énorme dans la vie de la plupart des connectés et que, comme je le prédisais à l’époque, il nous murmure à l’oreille et voit même à travers nos yeux.

Toujours est-il que Google offre plein de services réellement très utiles et que, quand la firme décide que l’un d’entre eux n’est plus rentable et le ferme, cela fout un peu la merde dans nos vies numériques et nous rappelle toujours à bon escient à quel point il est bon de ne pas toujours mettre tous nos œufs dans le même panier.

Ainsi donc, tout a commencé il y a un peu plus d’un mois. Voire deux, je ne sais plus, tellement le temps s’est accéléré. Google m’annonce qu’il va fermer l’agrégateur de flux RSS Google Reader.

C’est probablement la page Internet que je consultais le plus, chaque jour, depuis des années. C’est le premier site où je me connectais, chaque matin, en sirotant mon thé brûlant, la première réponse à cette question vitale : mais qu’est-ce qu’il s’est passé depuis hier soir dans ce monde où le soleil ne se couche jamais ?

Google Reader était ma mémoire du Net, plus de 800 sites référencés au fil du temps et dont je surveillais ainsi les nouvelles fraîches pratiquement tous les jours. Il y avait un peu de tout : des blogs de potes, beaucoup, des blogs intelligents, drôles, tragiques, bien écrits, des sites d’information d’ici et d’ailleurs, des portails scientifiques, des plateformes de publications de photos, de BD, des informations, des tas d’informations, de partout, sur tout, tout le temps, la substantifique moelle de mon rapport au monde, l’endroit où je m’abreuvais directement dans le flux, où je prenais des nouvelles, des uns et des autres, le maeltröm dont je triais la masse jusqu’à trouver ce petit fait insignifiant qui résumait le mieux l’état du monde.

Je ne pense pas que l’on puisse ressentir la puissance d’Internet si l’on pas déjà goûté à l’ivresse du flux RSS en continu, quelque chose d’encore plus énorme de Twitter et l’AFP réunis, parce que fabriqué sur mesure, au fil du temps, des navigations, des échanges de mails, des commentaires pertinents, de-ci, de-là. Un trésor de guerre que le géant de pixels se propose de définitivement enterrer.

Comme tous les autres nerds hyperconnectés, j’ai cherché un autre endroit où transférer cette mémoire vivante et d’export en migrations, j’ai fini par arriver sur theolreader  projet qui a pour ambition de remplacer le défunt service de Google. Rien que cela.

J’importe donc ma grosse base de flux, d’articles favoris et commentés et plaf, un clic intempestif réduit à néant tout le classement construit par les années.

Commence alors cette longue période que je viens juste de clore et où j’ai vérifié chacun de mes flux, un à un.
Regarder s’il y a eu une publication récente. Aller sur le site pour en vérifier l’identité. Vérifier que lors d’une mise à jour, le flux RSS n’a pas changé d’adresse. Comprendre pourquoi telle source n’a rien écrit depuis 2 ou 3 ou 4 ans. Trouver le nouveau site pour ceux qui ont bougé. Et pour mes préférés, à présent aux abonnés muets, écrire un mail directement pour savoir s’ils vont bien.

Deux mois de travail et la moitié des flux en moins. Quelques-uns écrivaient que les blogs étaient morts. Ils n’ont pas totalement tort. La grande prolifération de l’âge d’or d’Internet est derrière nous. Des blogs meurent et se créent chaque jour. Certains traversent le temps avec, toujours intacte, la petite flamme du début; beaucoup s’assèchent lentement, progressivement, jusqu’au grand silence final; d’autres, enfin, s’interrompent brutalement, faute de combattants.
Peut-être était-ce parce que je suivais beaucoup de monde de la Gauchosphère. Toujours est-il que l’élection de Hollande a coupé le sifflet à beaucoup d’entre eux. Se faire une tartine de Sarko, le matin, avant de se mettre en piste, avait tout de même, pour eux, une autre saveur que de se tirer dans le pied à énumérer les renoncements permanents de la GÔche au pouvoir.

Et puis, on a changé. On a grandi. On a des gosses. Un boulot. Ou plus assez de ressources pour continuer. Tiens, même moi, là, j’ai bonne mine à balancer sur les autres alors que je maintiens à peine assez de publications pour ne pas totalement disparaître. Plus le feu, plus le temps… même pas.
Il m’arrive souvent de me punir d’écriture pour me forcer à terminer un boulot pas évident : « tiens, tant que je n’aurais pas rendu le bousin, j’écris rien dans Le Monolecte. » Sauf que le temps passe, et qu’il y a toujours autre chose dans les tuyaux, pendant que les histoires que j’écris dans ma tête finissent immanquablement par se dissoudre dans le flux du temps. Et puis, bon, à force de croiser mes lecteurs dans la rue, en faisant mes courses ou même dans les petites bouffes entre potes, j’ai fini par me censurer. Bon, ça, je ne peux pas l’écrire, ça la foutrait mal par rapport à Machin. Et si Truc me lit, il se reconnaîtra tout de suite. Ça, c’est du lourd, mais si un client tombe dessus, pour le prochain contrat, je l’ai dans le cul…

Et sinon, il y a toujours tellement autre chose à faire : la famille, les potes, les courses, les impôts, le boulot ou même juste un peu de temps pour dormir.

S’il faut, c’est comme cela que meurent les blogs.

Mais rien n’est jamais tout à fait perdu. Car la discussion, la grande conversation, ne s’interrompt jamais. Elle continue juste ailleurs, autrement, un coup sur Facebook, un autre sur Twitter, ou Scoopit, ou Seenthis dans le flux partagé. Qui tomberont tous en désuétude, à leur tour. 

Mais la discussion continuera toujours.
Encore.
Ailleurs.
Parce que c’est dans notre nature.