Petit à petit, je me défais de mes réflexes conditionnés.

Scène de la vie ordinaireÀ moment donné, j’ai voulu juste délester mon portefeuille. Au fil du temps, il était devenu une petite chose bombée et lourde, et ses nombreux compartiments dégueulaient de rectangles de plastique colorés. Même si je déconsomme au maximum — peut-être pas encore aussi radicalement que nos amis Grecs, Portugais et Espagnols, mais je sens que ce n’est là qu’une sorte de contretemps historique — j’avais encore la poche gonflée de ces cartes qui te promettent immanquablement quelques bonnes affaires, voire, carrément, du pouvoir d’achat en échange de ta constance à toujours aller dépenser le fric que tu n’as pas dans les mêmes bouges qui te fourguent ce dont tu n’as pas besoin. 

Voilà qui était assez contrariant. 

Que faire de cette accumulation encombrante ? 

Comment rationaliser le flux consumériste ?

Dans un premier temps, j’ai dématérialisé. 

C’est un truc très contemporain que de dématérialiser. On transforme petit à petit notre environnement en des séquences ordonnées de 0 et de 1. Très propres, très moderne. On dématérialise les échanges, les livres, la paperasse, les photos, les souvenirs, l’argent, les amis… pourquoi ne pas dématérialiser l’invasion plastique de mes cartes de fidélité ? Je télécharge donc une application dédiée et voilà tous mes assistants de transaction transformés en petits codes barre.

Voilà qui est bien pratique.

J’arrive à la caisse, je farfouille mon interface digitalement sensible, je sors le bon code-barre de la bonne enseigne et je présente l’écran au scanner. C’est tellement beau qu’on croirait un film de science-fiction ! Sauf que c’est la vraie vie, et que dans la vraie vie, la technologie, c’est plutôt l’effet Bonaldi.

Ça a commencé avec la carte Carrefour. Non content de produire une application dédiée qui bouffe plein d’espace disque du téléphone — parce que l’espace qu’on gagne dans les poches, on le perd dans les mémoires virtuelles — Carrefour a aussi dématérialisé les bons de réduction que l’on accumule à force de présenter son code-barre en caisse, pour prouver qu’on est un bon client.  Accumuler, n’est-ce pas là l’essence du capitalisme ? N’est-ce pas terriblement fair-play que d’ouvrir les plébéiens aux joies de l’accumulation ? 

Sauf que, pour obtenir l’accès au bon de réduction dématérialisé, il faut rentrer un code. Et que pour avoir le code, il faut appeler une foutue plate-forme téléphonique où l’on se tape des plombes de disque-robot tout pourri et, bien sûr, surtaxé, avant de tomber sur une opératrice délocalisée dans un quelconque paradis pour le fric et enfer pour les gens. Voilà qui relativise brusquement l’aspect pratique de la chose. Sans compter que l’opératrice m’accuse de n’être pas le titulaire de la carte, lequel devra donc rappeler le disque surtaxé en espérant parvenir à convaincre quelqu’un de lui fournir le foutu code.

Là, j’ai commencé à douter salement des bienfaits de la modernité matérialiste dématérialisée et je me suis souvenue que tout ce merdier, c’était quand même essentiellement pour tracer mes habitudes de consommation, les archiver, les disséquer, les vendre et les revendre à des tas de compagnies assez dématérialisées, elles aussi — surtout en droits sociaux — qui vont me pourrir la vie à me démarcher au téléphone pour des vérandas au Pôle Nord et que le bon d’achat est finalement un bien maigre dédommagement pour tous ces désagréments.

J’ai donc désinstallé l’appli Carrefour et libéré ainsi bien plus que de l’espace disque.

Chez Décathlon, c’est un peu pareil. Ils ont lancé une jolie application mobile qui a dématérialisé tout le programme de fidélité et quelques caissières, aussi, en passant. Sauf que leurs scanners sont du genre à ne pas vouloir scanner les écrans de portable. C’est parfois tellement tonifiant, le progrès, surtout quand on s’escrime seule devant un écran vaguement tactile à rentrer à la main un foutu bon d’achat de 23 chiffres dans une interface manifestement pas prévue pour ça ! Et c’est tellement mieux quand ça tombe un samedi et qu’il y a toute l’équipe de rugby du coin derrière moi qui se racle la gorge et se contracte les scrotums en attendant son tour. Sans compter la température purement apocalyptique des grandes surfaces en tôle ondulée surchauffées l’hiver et congelées l’été avec une amplitude à mettre à genou au moins trois centrales nucléaires.

Le moment est juste arrivé où je me suis vue, dégoulinante et hystérique, tapotant frénétiquement un écran manifestement hostile devant une foule grognante et à bout de patience.

Pathétique.

J’ai juste laissé tomber : la caisse, les trucs dont je n’avais pas tellement besoin, dans le fond, en fait, le bon de réduction qui commençait à bien me coûter, ne serait-ce qu’en estime de soi, et puis tout le reste avec.

J’ai désinstallé l’appli Décathlon.

J’ai regardé ce qui encombrait la mémoire du téléphone et mon temps de cerveau disponible et j’ai tout benné. 

Absolument tout.

Parce que franchement, ça commence à bien faire toutes ces conneries ! 

L’idée même que l’on me donne de l’argent pour que je fasse mes courses aurait dû me faire tiquer depuis longtemps. Mais voilà, l’univers du coupon, de la réduction, de la bonne affaire, de la promo éclair et de la carte de fidélité nous pousse sans cesse à la faute financière tout en nous faisant croire qu’on est quand même vachement rusés de leur soutirer toutes ces miettes d’argent qui ne leur coûte probablement pas grand-chose de plus qu’un tour de table humiliant supplémentaire pour pressurer les fournisseurs ou un appel d’offre encore plus radin pour inciter les sous-traitants à toujours plus maltraiter ceux qui fabriquent comme des esclaves des tas d’objets merdiques dont nous n’avons, en réalité, absolument pas besoin.

En fait, je vais travailler ma fidélité toute seule, comme une grande et comme une antiquité prémoderne. Je vais continuer à aller chez Émilie, la maraîchère de Maulichère, avec ses petits légumes qu’elle sort elle-même de la terre ocre de Gascogne. On va se raconter des histoires du coin, parler du temps qu’il fait, s’échanger deux recettes et se saluer d’un sourire en attendant la semaine prochaine.