C’est comme dans mes souvenirs : une petite allée derrière les poubelles, un cône de lumière encore affadi par les dernières lueurs du jour, une grande porte vitrée coulissante et une petite sonnette perdue dans un grand panneau rouge : URGENCES : sonnez et attendez que l’on vienne vous chercher.


AutonomieIl m’a fallu rentrer à la maison sur mon vélo, le ranger, sortir la gosse du lit et son père de son film. Les urgences sont à 18km de la maison et mon cerveau baigne toujours dans un océan d’adrénaline : je délègue la conduite. J’ai un barbouillis de sang qui coule le long de mon mollet et ça m’agace de salir des chaussettes et des pompes de sport neuves.

Une infirmière arrive immédiatement de l’intérieur du bâtiment : c’est pour quoi ? J’ai envie de répondre un double cheese, un Coca et une grande frite, mais je me contente d’un lapidaire morsure de chien en tournant mon mollet vers elle.

  • Suivez-moi !

Depuis que la clinique a été rachetée par un grand groupe privé, il y a eu quelques changements, comme cette nouvelle vélocité ou l’alignement de boxes où elle nous conduit. Elle appuie sur un bouton dérobé à nos regards et une porte en verre dépoli coulisse devant nous en un très réjouissant chuintement qui me fait penser aux sas qui barrent les couloirs du Nostromo. Le triage se fait donc dans de petits boxes individuels et chaque patient est isolé du couloir d’arrivée par ces portes coulissantes. Je trouve ce nouvel agencement judicieux et assez soucieux de l’intimité des patients qui ne se retrouvent pas à exposer leurs petites misères au tout-venant. Le fond opposé de ma cellule donne sur un nouveau couloir, côté médecins, cette fois-ci. Je me sens d’humeur étrangement guillerette, voire déconnante et je me dis que c’est certainement parce que l’antagoniste de l’adrénaline doit saturer mon organisme. D’ailleurs, mon mollet se rappelle à mon bon souvenir en de longues pulsations pas encore franchement douloureuses.

  • Je vais nettoyer ça pour voir où on en est. Vous avez mal ?
  • Non, pas trop, ça commence tout juste.
  • Que s’est-il passé ?
  • Beauceron contre vélo. J’ai perdu.

Elle ne cille pas.

  • Ah oui, quand même. Ne bougez pas, on va venir vous chercher.

Et elle disparaît.

La gamine reste seule avec moi dans le box. Je lui raconte des conneries, comme à mon habitude, pour qu’elle ne stresse pas. Je lui explique qu’elle vient de gagner son premier cours de médecine gratos et que je compte sur elle pour tout bien regarder et tout bien noter. Du couloir, je saisis une conversation entre un homme jeune et un autre à la voix plus grave.

  • Tu as l’air crevé, ce soir.
  • Oui, j’ai passé le week-end aux fêtes de Dax.
  • Tu t’es bien éclaté ?
  • Super : j’ai passé 48 heures de garde à recoudre du poivrot à la chaîne !

  • Vous pouvez marcher ?

C’est la voix jeune qui m’interpelle. J’espère qu’il n’est pas médecin. Non pas que je le trouve trop jeune pour être compétent, mais juste parce que confier ma santé à un médecin qui a la moitié de mon âge me renvoie inévitablement au temps qui passe et ne revient pas. Je le suis docilement jusqu’en salle d’examen tout en me sentant un peu gênée d’être là. Pour moi, les urgences, c’est civière ou rien. C’est au moins une fracture ouverte avec 10 bons centimètres d’os qui ont perforé la peau. C’est du sang, des larmes et de la douleur. Je me fais l’effet d’une touriste. J’ai presque envie de m’excuser d’être là. Mais le service est calme. Je me dis qu’au moins, je ne prends la place de personne.

  • Qu’est-ce qu’on a là ?

La voix grave vient d’entrer dans mon champ de vision et Mazel Tov !, le toubib est un croisement des plus réussis entre Patrick Pelloux (sans les bonnes joues) et Doug Ross (heureusement, sans le regard par en dessous qui tue). Je décide de relancer ma vanne :

  • Beauceron contre vélo. Le vélo a perdu.

Cette fois, ça marche, j’obtiens un bon sourire bien franc.

  • Ah oui, quand même… il ne vous a pas ratée… un bon centimètre de profondeur. Vous le connaissez ?
  • De quoi ?
  • Le chien ?
  • Oui, ce n’est pas la première fois qu’il essaie de me coincer, mais cette fois, il m’a eue.
  • Portez plainte !
  • Ah bon ?
  • Portez plainte et vous sauverez un gosse… Bon, le problème avec ce genre de plaie, c’est le risque d’infection.
  • Faut couper ?
  • Non, pas tout de suite, balance-t-il avec un clin d’œil pour la gosse, d’abord, on va nettoyer. Avec ça !

Et là, il sort une sorte de seringue à vacciner les T-Rex, une monstruosité qui fait refluer 50 % de mon euphorie post-traumatique. Il s’adresse directement à ma fille :

  • Tu vas voir, on va bien se marrer : on va faire un volcan dans la jambe de maman.

Il enfonce le pipeline dans la plaie, suivant l’angle de pénétration des crocs et balance une énorme giclée de Bétadine© accompagnée d’une pincée de Xilocaïne©, mais dans un premier temps, la xilo ne fait pas effet et j’ai juste la sensation assez dégueulasse des chairs qui se dilatent sous la pression des liquides.

  • Put… de bord… de chiasse…
  • Waouh, maman tu devrais voir ça, c’est énorme, y a plein de mousse rose qui sort de ta jambe.
  • Il vous a gâtée, le chien : il y a une sacrée collection là-dedans.
  • Une collection ?
  • Ce qui est entré dans la blessure : ici, de la terre, du gravier, de l’herbe et sûrement pas mal d’autres trucs. Je pense qu’on va remettre ça pour bien nettoyer. Viens voir, on va faire un plus gros volcan, encore.

La gosse est aux anges, la xilo fait effet, va pour l’Etna.

  • Tu comprends maintenant pourquoi il faut bien te laver les crocs avant de mordre quelqu’un, ma chérie?
  • Oui, m’man.
  • Manière, on s’en fout, je me suis fait bouffée par un chien zombi. Alors, qu’est-ce qu’il faut faire quand maman se fait bouffer par un chien zombi ?
  • On bute le chien.
  • C’est bien, mais ce n’est pas tout, ma fille… réfléchis bien !
  • Ha oui, on colle une balle dans la tête de maman !
  • C’est bien, mon poussin.

L’urgentiste se marre assez franchement.

  • Celle-là, on ne me l’avait encore jamais faite.
  • Ben quoi, vous n’allez pas me contredire, non plus : il faut toujours apprendre les premiers soins aux enfants.

Il appelle l’infirmier pour lui résumer ma vision des premiers secours en rigolant.

Pendant qu’il me pose des crins de Florence qu’il referme d’un point, il m’explique plus posément son point de vue sur mon histoire de chien. Comme moi, il est cycliste et comme tous les cyclistes, il a déjà eu affaire à des chiens menaçants. En tant qu’urgentiste, il en a ras le cul de voir défiler des gens et surtout des gosses, à moitié bouffés par des chiens gentils.

  • Vous savez, je suis une victime collatérale des lois Bachelot. Avant, j’étais généraliste dans le Mercantour.
  • Ah, on vous appelait pédale-avec-les-loups ? C’est encore plus paumé que par chez nous. Vous deviez passer plus de temps dans la voiture qu’en consult’, non ?
  • Oui, quelque chose comme ça. C’est surtout que je pratiquais la propharmacie.
  • Gné ?
  • Dans les hameaux isolés, je délivrais aussi les médicaments, cela complétait mon activité et rendait bien service à mes patients.
  • Oui, je comprends, c’est plus rationnel quand tout est loin que vous soyez deux-en-un.
  • Oui, grâce à ça, je ne faisais pas de gras, mais j’étais à l’équilibre. Mais les lois Bachelot ont bien organisé les déserts médicaux et ont donc restreint l’usage de la propharmacie. Du coup, je me suis mis à perdre de l’argent et j’ai dû quitter le Mercantour.
  • Et un désert médical de plus !
  • Oui.
  • Et ici, ça vous va, ce n’est pas trop terrible ? Pour le vélo, il y a encore de belles petites grimpettes dans le coin, rien d’aussi beau que le Mercantour, mais bon…
  • Je suis sur Mont-de-Marsan, c’est plutôt plat, mais il y a de belles pistes cyclables dans les Landes.
  • Oui, ici, on a des collines, des camions… et des chiens.
  • Je suis sérieux : portez plainte. Je vous le répète : portez plainte et vous sauverez un enfant.

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