Les grandes guerres impérialistes avaient débité de la gueule cassée à la tonne, la grande guerre du capitalisme dégueule ses corps brisés sans même s’en soucier.


ForgeronElle s’extrait de la voiture à grand-peine, à la fois raide et voûtée, et avance vers moi en traînant la patte. Je la sens engoncée dans son corset de douleur et cela fait déjà deux mois que ça dure. Ça doit lui faire mal à gueuler, sinon, elle aurait à cœur de faire comme si de rien n’était. C’est que c’est une dure à cuire, la Jeannette, assez rugueuse et pourtant immensément généreuse quand elle décide enfin d’accorder sa confiance.
C’est sa force de travail qui a forcé mon admiration au départ. Été comme hiver, il faut vraiment un temps de chacal pour l’empêcher d’aller trimer aux vignes. C’est physique les vignes, mais bizarrement, par ici, c’est de plus en plus un boulot de femmes. Donc elle se fait cramer la couenne ou geler les orteils par tous les temps. Et vas-y que je te rabats les flèches, et que je te tire les sarments et que je te taille les grappes ! Déjà l’année dernière, elle avait été arrêtée, puis opérée. Le canal carpien. Ou plutôt on devrait dire les canaux carpiens, mais ça sonne moche. C’est qu’en plus des vignes, il y a les canards. Toujours besoin de bras, les canards. Et ça tombe bien, c’est la nuit. La nuit, elle cueille les palmipèdes dans leur sommeil pour les transferts à l’abattoir. Avant l’aube, c’est pour le gavage. Hop, elle choppe le bestiau, le colle sous son coude, bien serré, paf, elle le gave et elle passe au suivant. C’est bien parce que ça lui permet d’être à la maison pour réveiller les gosses et les emmener à l’école. Cela dit, à force de tirer sur les bras, ça a tendance à coincer. Luxation à l’épaule. Tendinites à répétition aux coudes. Plus les canaux carpiens. Je m’en souviens bien de cette période, elle ne pouvait même plus s’habiller seule. Pour pisser, il lui avait fallu se tortiller pendant des plombes pour réussir à virer la culotte.

Quand le coup des canaux carpiens a passé, je me suis dit qu’elle allait enfin aller mieux. Mais ça n’a pas duré. Là, c’est le dos qui l’a lâchée. Faut dire que lui aussi, il prend cher, et depuis longtemps. Parce qu’en plus de la vigne le jour et les canards la nuit, elle se fait des extra le WE. Je crois qu’elle fait le service au circuit automobile. Pour compléter. Elles sont pas mal à compléter, par ici. Forcément, ça force le respect, tout ça. Ça lui fait aussi des journées bien remplies. En tout cas plus que son porte-feuille. Je me demande si elle continue les ménages. Une heure par ci, une autre par là.
Elle ne se plaint pas. Elle a son caractère. Sa fierté. Un jour, je lui ai dit qu’elle m’épatait. Mais je crois qu’elle a pensé que je me payais sa fiole.
L’autre jour, j’ai croisé son ex. On a parlé de son dos, de ses douleurs à répétition, du fait qu’elle ne peut plus arquer. Que je crois sincèrement que c’est quelqu’un de solide qui est juste en train de se tuer à la tâche. Que son corps la lâche, irrémédiablement. Qu’il lui faudrait un autre boulot, d’urgence.

  • Mais qu’est-ce que tu veux ? Par ici, sans avoir bossé assez à l’école, y a pas vraiment le choix.

Alors ça traîne. On lui a filé des antidouleurs, un peu de kiné. Rien n’y fait : elle se traîne comme une petite vieille et ça la rend furieuse. Je comprends. Moi aussi, ça me rendrait furieuse.
Ah oui, j’oubliais : elle est plus jeune que moi.

  • Vous direz ce que vous voudrez, c’est une hernie discale, j’en suis sûre !

Elle sait de quoi elle parle, Isabelle. Quelques années de caisse, avec la nouvelle flexibilité. Officiellement, elle est caissière. En vrai, elle fait tout : réception des camions, conduire le transpalette, décharger les cartons, la mise en rayon, nettoyer le magasin, trier et virer les invendus. Et la caisse aussi. 3000 articles de l’heure. Plus l’encaissement et tout. Faites vos comptes : si elle était payée à la tonne déplacée, elle serait millionnaire. En euros. Au lieu de cela, un beau matin, elle n’a pas pu sortir de son lit. Coincée. À mort. Un peu comme Jeannette. Un mal de chien que rien ne calme.

  • Tu étais en accident de travail au moins ?
  • Tu parles, le médecin du travail a dit que ça n’avait rien à voir avec le boulot.

Donc tarif sécu, perte de salaire et corps médical en mode placebo. Au bout du compte, elle en a eu ras le cul d’être handicapée et elle a fait le forcing jusqu’à un service hospitalier de métropole régionale. IRM et paf, le verdict : hernie discale. Depuis l’opération, elle est soulagée et elle a repris le boulot normalement. Elle laisse les packs de flotte et de lait au fond du caddie. Elle tente de s’économiser. Mais là aussi, c’est un boulot exigeant pour l’organisme, traumatisant pour les articulations. Elle fait gaffe.
Elle aussi, elle est plus jeune que moi.

J’en connais plein des comme ça. Le menuisier qui s’est fait aplatir l’index dans le tour et qu’on n’a pas jugé utile d’envoyer en clinique de la main. Ou ce maçon, à peine plus vieux que moi qui a perdu une partie de la flexibilité de ses doigts et à qui on a répondu qu’il allait devoir faire avec. Et ces dos, tous ces dos ! Ils disent que c’est la maladie du siècle. Je réponds que c’est le symptôme du productivisme, de l’indifférence de la machine envers ceux qu’elle utilise chaque jour, qu’elle broie et qu’elle jette quand elle ne peut plus rien en tirer. Sans compter tous les autres, comme le technicien offset qui a sniffé des solvants toute sa vie, mais qui claquera un peu après son pot de retraite, d’un cancer du sang ou des voies respiratoires. Ou tous ces agriculteurs à qui ont n’a pas toujours dit qu’il fallait s’habiller comme un astronaute pour manipuler leurs putains de produits. Qui ne s’étonnent même pas qu’il faille une combinaison intégrale pour traiter ce que l’on doit manger plus tard. Qui, quand on leur parle toxicité des phytosanitaires, lèvent les yeux au ciel et te répondent que ce n’est pas si cher payé pour avoir le privilège de nourrir sa famille.

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