Il s’agit du vestibule discrètement sécurisé d’une de ces nombreuses bijouteries de centre-métropole qui se sont récemment métamorphosées en centrales de rachat d’or.

Crise du pétroleIl a la petite soixantaine burinée dans une mise simple, passe-partout : un jean de supermarché, des pompes de marche et une parka à peine suffisante pour lutter contre le froid mordant qui règne en maître sur les trottoirs verglacés de la ville. Il est déjà en pleine négociation quand nous arrivons par le sas calfeutré. On se range dans un coin, discrètement, mais en fait, il ne nous voit pas. Tout ce qu’il voit, c’est cette bague sur la petite balance électronique :

  • Franchement, je ne peux pas vous en donner un prix, là comme ça. Il me faudrait dessertir la pierre pour pouvoir peser l’or.
  • Oui, d’accord, mais combien pour la pierre ?
  • Rien, elle ne vaut rien. C’est pour cela qu’il faut que je l’enlève pour pouvoir peser l’or.

Le vieux accuse le coup. Je le vois bien, il y a 30 ou 40 ans, quand tout allait bien, quand il avait la vie devant lui et toutes ses belles promesses à portée de la main. Je le vois bien en train d’acheter cette bague pour la femme de sa vie. Je suis certaine qu’il y a mis une bonne partie de sa paie de l’époque. Une vraie bague, en or, pour lui dire je t’aime.

  • Il faut bien que vous compreniez que je ne remonterai pas la bague ensuite, même si on ne l’achète pas.

Elle a l’âge auquel on se fait offrir des bagues en or en gage d’amour. Elle adopte le ton professionnel de l’habitude, mais je suis certaine, en même temps, qu’elle voit parfaitement ce qui se joue devant elle. Probablement l’habitude, aussi. Elle est plutôt douce, dans son attitude. Terriblement douce.

  • Vous êtes d’accord pour que j’enlève la pierre ?
  • Oui, oui, allez-y !

Du même ton que celui que l’on prend pour répondre au dentiste avant de se retrouver la mâchoire à l’air, une canule aspirant goulûment la salive au coin des lèvres.

On commence à se réchauffer un peu. Nos regards se croisent, en silence : nous connaissons la valeur des enjeux qui habitent ce vestibule baigné de lumière savamment agencée.

  • Bon, maintenant, il faut que je teste l’or de la bague. Je sais que c’est de l’or, il y a un poinçon, là. Mais je dois frotter l’anneau pour voir si c’est du 18 ou du 14 carats. Ce n’est pas le même prix, vous savez.

Au prix où il l’a payé, il est certain que c’est du 18. Mais l’acide n’est pas d’accord avec lui.

  • C’est du 14… au prix du gramme, cela nous fait 63 €.

Même nous, on entend le petit clac de son cœur qui hésite, qui renâcle, qui se révolte, le temps d’un demi-battement. Nous avons tous compris, dans cette pièce, à quel point ce n’est pas du tout ce à quoi il s’attendait. Elle patiente avec une intensité rare. Le temps que ses épaules à lui s’effondrent encore un peu. Comme sous une immense chape de résignation.

  • Vous préférez du liquide ?

Comme la plupart des gens qui se pressent silencieusement ici, oui, il préfère du liquide.

63 €. Même pas de quoi se payer un plein de carburant.
Nous, on a eu de la chance, on a gratté de quoi remplir la cuve de fioul jusqu’à la fin de l’hiver.

  • Vous voulez récupérer la pierre ?

Je ne sais même plus s’il a tendu la main ou s’il l’a laissé derrière lui, sur la petite table, sans un regard en arrière.

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