Ne ressentez-vous pas, vous aussi, avec quelle extrême complaisance morbide notre société se vautre dans le catastrophisme le plus poisseux ?


Je suis blasée...Pas un jour sans une mauvaise nouvelle. Certes, c’est un peu le pain quotidien du brouhaha médiatique, tant il vrai que le bonheur n’a jamais fait vendre ce papier qui salit les doigts sans jamais magnifier les esprits. Mais voilà qu’on en fait des caisses dans le pessimisme le plus noir, le plus profond, le plus désespéré possible et que l’on se repaît sans cesse des images les plus tragiques et des histoires les plus apocalyptiques avec une sorte de compulsion malsaine. Ce ne sont plus des informations, des faits, des données, mais une procession ininterrompue de pénitents qui s’autoflagellent jusqu’à ce que toute la noirceur de leurs pensées égoïstes suinte de cet écorché qu’ils ont à montrer au reste du monde.

C’est la fin, vous dit-on, c’est la fin !

La fin d’un monde de jouissances sans limites, la fin d’une société qui se célèbre comme stade ultime de l’humanité pensante et industrieuse. Regardez comme ils se repaissent en boucle de ce naufrage, métaphore inespérée de toutes leurs autres résignations. À croire que dans un éclair de lucidité folle, le capitaine a voulu offrir à un modèle à la dérive l’image parfaite de la bête agonisante, couchée sur son flanc béant. Et pourtant, derrière cette appétence malsaine pour le pire-disant, on sent bien l’inéluctable constriction de la cosmologie contemporaine autour du nombril de ses thuriféraires. Quand le transatlantique élégant s’embrochait vivement sur l’iceberg terminal, le paquebot ventru des croisières organisées à la petite semaine se vautre lamentablement sur l’éperon timide d’une mer presque intérieure. Il y a un contentement non dissimulé dans la litanie des catastrophes incommensurables ou fantasmées qui égrènent le compte à rebours de l’effondrement final.

Passé la sidération naturelle née de cette massive communication de crise, j’en viens à m’interroger sur la source de cette compulsion fataliste irrépressible. Et je ressens soudain toute la satisfaction narcissique d’une génération qui, par la loi du nombre, a estimé être la seule à peser réellement sur le destin de l’espèce, une génération qui se gausse des révoltes actuelles tant elle se pense détentrice à jamais de l’élan contestataire fossilisé dans l’imaginaire soixantuitard qui accoucha pourtant de la civilisation la plus brutale, égoïste et ravageuse de par son inconscience, son refus de se projeter au-delà de son propre espace-temps, de sa propre durée, de ses seuls désirs et besoins. Le jouir sans entraves est devenu le consommer sans conscience, le posséder sans partage, l’individualisme le plus mortifère élevé au rang de modèle du progrès social et humain à jamais indépassable. Et maintenant qu’ils touchent du doigt leur propre achèvement, les voilà ulcérés par la nouvelle leur mortalité, eux qui ont toujours vécu comme si après eux, ce serait la fin du monde.

En fait de crise, de catastrophe, de sueur, de sang et de larmes chaque jour offerts à nous comme seul héritage de cette cohorte qui s’est autoproclamée glorieuse, il ne s’agit que d’un nécessaire retour de balancier, un réajustement qui ne serait pas si douloureux si les égotismes autocélébrés comme seule condition humaine possible voulaient bien nous lâcher la grappe… et la rampe par la même occasion. Ils ne veulent même pas que nous nous lamentions sur leurs mausolées indécents, ils exigent de nous que nous nous immolions dans leur tombe qu’ils refusent d’avoir aussi froide et sombre que celle de tous les autres. Ils ont, en leurs derniers instants, des compulsions pharaoniques pour un grand suicide narcissique.

Que le monde leur semble cruel au moment où il devient évident qu’il ne supportera guère plus longtemps de porter le fardeau de leur inconséquence ! Qu’il leur semble injuste de devoir procéder à quelques menus arbitrages dans la palette des plaisirs terrestres qu’ils se sont octroyés, alors que leur descendance est priée de régler dans la peine et l’abnégation, la note de frais qu’ils laissent derrière eux.

D’où cette fascination obscène pour les signes qui annoncent infailliblement que cette Terre qu’ils vont bientôt devoir quitter ne tournera plus rond sans eux. D’où ces images de mort, de fin, d’effondrement, de naufrage, qui tournent en boucle dans les regards à facettes d’un monde d’écrans, un monde de peur, un monde de petits vieux égoïstes et brutaux.

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