Je ne suis pas encore assez cynique pour te souhaiter la bonne année.


CouchantOu alors je te la souhaiterais courte, bien courte, avec effet rétroactif.
Non pas que je ne t’aime pas. Bien au contraire. C’est bien parce que je t’aime.

Cela fait cinq ans et deux mois.

Il a annoncé ça entre la poire et le fromage et je l’ai pris en pleine face, comme une sentence.
Putain, cinq ans !
Je n’arrive juste pas à imaginer ce que cela représente pour toi… vraiment. Je n’y arrive juste pas, comme je n’arrive toujours pas à me représenter la mort, ce grand néant, ce grand rien. Non, même pas du rien. Quelque chose de profondément inhumain et de définitivement hors de notre portée intellectuelle. Enfant, au cœur de la nuit, quand il n’y avait plus ni bruit ni lumière, je tentais de ne plus exister pour imaginer le moment où je ne serais plus. Et je me noyais immédiatement dans un flot de terreur pure dont j’émergeais aussitôt d’un sursaut nauséeux.
Un peu comme pour toi.
Sauf que je ne peux pas m’empêcher de me dire que ce qui t’arrive est encore pire. Pire et monstrueux dans sa simplicité indicible.

Je ne vais presque plus te voir.
Non pas que l’odeur douceâtre et pénétrante de ta chair qui se putréfie lentement me dérange plus que cela. Ou ton visage émacié qui ne te ressemble plus depuis longtemps, si longtemps. Ou ton regard fou qui traverse l’insubstance du temps et des êtres et dont je n’ose pas imaginer ce qu’il peut bien voir, depuis tout ce temps, comme si tes yeux étaient la porte d’entrée vers ce non-monde qui nous terrifie encore tous tellement. Ou même tes gémissements lugubres qui glissent sur la moquette feutrée, hors de ta chambre-nécropole et nous rattrape dans l’escalier quand on se croit enfin partis. Ni tes hurlements de douleur animale quand l’infirmière doit te vider le rectum pour que tu ne meures pas empoisonnée par tes pauvres fèces à moitié pétrifiées. Ni ta bouche sèche et béante qui s’acharne à pomper encore quelques décilitres d’air comme un poisson affolé. Ni ton souffle noyé par tes propres crachats. Ni ta prison de chair qui fond, qui se rétrécit, mais ne te lâche pas. Ni même ce masque mortuaire qui te sert de visage et qui se déforme en un obscène masque de douleur surhumaine quand, par hasard, ton esprit reste quelques secondes suspendu avec nous et que tout ton être se fige dans l’immonde révélation de l’horreur de ta situation.
Non, rien de toute ton agonie qui n’en finit plus n’est insurmontable pour moi.
Ce que je ne supporte plus, c’est nous.

Nos mots creux. Nos sourires factices. Notre comédie polie et civilisée. Son amour insensé qui te maintient en vie, alors que tout cela, pour moi, n’est ni de la vie, ni de l’amour.
Parce que si c’est ça, l’amour, je veux bien m’en passer jusqu’à la fin de mes jours. Surtout à la fin de mes jours. Je veux que personne n’ait besoin de moi au point de me refuser une sortie digne du théâtre de l’existence. Je veux que nul ne puisse s’arroger le droit de me faire durer au-delà du terme décent de ma vie, juste pour s’offrir une sorte de rédemption morbide. Je ne veux juste pas qu’un amour m’enferme jusqu’à la totale négation de mon être, jusqu’à ce que je ne sois plus que l’incarnation débile et racornie de regrets qui n’ont plus lieu d’être. Si je devais un jour me retrouver réduite à ce simulacre d’existence, je voudrais juste que quelqu’un ait assez de force et d’amour pour moi, justement, pour me coller un oreiller sur la gueule, le temps qu’il faut, capable de comprendre que l’amour n’est pas ce qui garde, ce qui maintient, ce qui enferme, ce qui prolonge à tout prix, mais bien ce qui élève et ce qui libère l’autre, même au dépens de soi.

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