Peut-être que le meilleur dans la vie, c’est l’impromptu, le moment que l’on n’attendait pas et qui change tout, ou rien, mais en fait, cela n’a aucune importance.

Dance gasconneC’est un soir comme un autre, avec cette petite flemme en plus de devoir poursuivre la routine, et il dit juste : sortons ! Comme ça, pour rien, juste voir ailleurs si on y est. Cela nous arrive de temps à autre, peut-être un peu moins souvent, maintenant que tout compte, que l’argent se raréfie comme l’eau de la dernière pluie s’évapore dans le désert.

Parfois, on tombe bien, d’autres fois, on mange des portes, ou des cloportes, la fermeture annuelle, le congé à durée indéterminée, le changement de patron, et puis non, c’est complet et puis, manifestement, on n’est pas dans le ton, dans l’ambiance. Bref, c’est toujours l’aventure.

Là, on est seuls, tellement seuls qu’on se dit qu’ils vont fermer de désespoir de nous voir si seuls. Je lui avais parlé de mes Brésiliens, de cette rencontre, déjà formidable, que j’avais faite en Allemagne lors de la remise de mon Bob’s. Et puis peut-être que ça allait bien avec les couleurs de l’automne, ou qu’il fallait juste conjurer l’hiver qui approche, lentement mais sûrement.

  • En fait, on n’ouvre que dans 20 minutes.

Ha ! D’habitude, le Gascon nous éclate les arpions avec son volet de fer à peu près à la même heure, ils bouffent comme les poules dans le bled. À 20h pétantes, c’est la ville fantôme et les regards assassins des serveurs pressés de fermer boutique. Il y en avait un qui annonçait de manière extravagante et quelque peu exagérée un service jusqu’à 22 h. Je m’y pointe un soir d’été, après une longue boucle à vélo, affamée, sur les coups de 21 h 30. La serveuse vient de prendre la commande de mes amis que j’ai rejoints sur place : deux pizzas qui me semblent être les meilleures choses produites par la main de l’homme. Elle passe un certain temps à faire mine de ne pas me voir. Je suis un angle mort de la restauration, c’est comme ça. Je m’installe à une table, je m’accoude à un bar et subitement, tout le personnel devient sourd et aveugle. Il n’est pas rare que je reparte sans que quiconque n’ait daigné m’adresser la parole. Avec le temps et l’expérience, j’ai appris à agiter les bras comme le drapeau d’un commissaire de course, voire à beugler mon insatisfaction sur le ton indigné d’une corne de brume. Je crois que je pourrais aussi bien me coiffer de ma culotte et danser le french cancan sur la table.
Au bout d’un moment moins long que mon agacement et ma faim torride me le font ressentir, elle revient avec les objets du délice, sans toutefois parvenir à accrocher mon regard de cocker mendiant. Mon ami finit par lui demander de prendre ma commande, ce qu’elle consent avec une mauvaise grâce plus pesante qu’un article d’Alain Minc pour me signifier sèchement qu’ils ne font plus de pizzas, ni de pâtes, ni rien de ce que je veux et que mon estomac réclame avec une exigence grandissante. Elle me concède une salade composée qui me désespère et prend la commande de pizzas des clients de la table d’à côté dans l’élan. Juste assez fort pour être bien certaine que je l’entends.

  • Mais vous pouvez tout à fait patienter au bar en attendant.

Il nous sourit comme si nous étions de vieux amis qu’il n’a pas vus depuis longtemps et nous pilote vers le bar sur un pas de salsa. Je n’ai même pas encore commandé mon mojito que je sais déjà qu’avec lui, ça va le faire. Il ondule en nous préparant nos cocktails et entreprend de nous commenter la carte. Ce n’est pas qu’il est particulièrement gracieux, ou charmant, ou abordable, ou spécialement affable, c’est juste qu’il est merveilleusement bien là où il est, ici et maintenant.

  • Oui, oui, ça, c’est vraiment délicieux, vous allez adorez : d’ailleurs, je sais de quoi je parle, c’est moi qui l’ai préparé cet après-midi.
  • Vous êtes cuisinier ?
  • Non, je suis danseur.
  • Haaa ! Brésilien ?
  • Non, pas du tout, mais j’y ai vécu un temps. Je suis juste venu donner un coup de main au patron, qui est un ami.
  • Mais… qu’est-ce qu’un danseur de salsa peut bien faire dans le bled ?

Et là, c’est parti. Il me raconte juste sa vie. Avec simplicité. Et légèreté. C’est ça que j’ai tout de suite repéré chez lui : ce petit quelque chose de complètement aérien. Il aime la danse et la danse le lui rend bien. Grâce à son art, sa passion, il a fait le tour du monde et lui aussi, il a fait des rencontres extraordinaires.

  • Mais ça n’a pas toujours été facile pour moi. Tenez, au début, je ratais tout. J’avais une audition, je me préparais comme un fou, j’y allais, à fond dans le moment, bouffé par le trac et je me plantais. À chaque fois, je me plantais. Mais j’avais tellement envie de réussir, tellement besoin de danser. Un matin, je me suis levé et je me suis juste dit : bon, après tout, ce n’est jamais qu’une audition, ce n’est pas comme si ma vie en dépendait. Sauf que c’était ça. Jusqu’à ce jour, j’allais à chaque audition comme si toute ma vie en dépendait. Là, j’y suis allé, comme ça, et j’ai été pris. Et ensuite, pour chaque audition que j’ai passé, j’ai été pris. Non pas parce que j’étais le meilleur ou le plus beau, mais juste parce que j’y allais comme ça, avec l’envie de danser, mais en ayant bien conscience que finalement, tout cela n’est pas si grave.
  • Parce qu’il ne pas faut y aller comme si notre vie en dépendait.
  • Oui, c’est exactement ça : plus que le talent, c’est un état d’esprit, le fait que l’échec, ce n’est pas si grave. Des occasions, il y en aura toujours d’autres, on ne joue pas tout sur un seul coup de poker. Et du coup, c’est comme si je ne pesais plus des tonnes.
  • C’est marrant ce que vous dites : cela fait des années que j’empile les gadins comme d’autres les trophées et un ami m’a justement dit qu’il fallait que j’arrête d’y aller comme si toute ma vie en dépendait.
  • Vous savez, j’ai aussi une amie que j’adore, une danseuse, comme moi, sauf qu’elle, elle est vraiment très douée, très belle, très gracieuse. Ce n’est pas compliqué, quand elle s’entraîne avec nous, elle danse tellement bien, c’est tellement beau ce qu’elle fait, que le plus souvent, on s’arrête juste pour la regarder danser. Et bien, cette fille elle s’est toujours plantée, elle rate toutes ses auditions. C’est pourtant la meilleure d’entre nous, mais quand elle y va, ça ne passe pas, ça ne passe jamais. Parce qu’elle n’a pas ce truc, ce…
  • Cette légèreté ?
  • Oui, c’est ça. Cette légèreté. Ce n’est pas que je m’en fous, mais je ne prends plus les choses autant à cœur. Je vais là où me portent mes pas et je m’adapte. Comme au Brésil. J’y suis allé comme ça, pour des vacances, avec une troupe du nord que je trouvais sympa. Une fois arrivé là-bas, je me rends compte que je suis dans la seule région du monde où ma mastercard n’est acceptée par aucune banque à plus de 300 km à la ronde. Je suis dans la jungle, dans un pays que je ne connais pas, avec une langue que je ne parle pas, je n’ai pas une thune sur moi… et bien, je me suis débrouillé. J’ai logé chez l’habitant, des trucs qu’on n’imagine pas, avec une chaleur moite terrible, des insectes monstrueux, les latrines collectives creusées derrière la colline. Les gens me demandaient comment je faisais, moi qui venais d’un pays où les standards étaient nettement plus élevés. Je leur disais que tout allait bien pour moi… et en fait, c’était vrai. J’ai vraiment adoré le temps que j’ai passé avec eux, ce qu’on a partagé, des gens incroyables. J’y suis resté six mois, le temps de récupérer assez d’argent pour aller jusqu’à Rio.

Et là, de nouvelles rencontres, un logement à la périphérie d’une des plus grosses favelas de Rio et le rêve de sa vie, participer au célèbre carnaval, comme ça, au fil de l’eau, juste porté par sa passion, le hasard et une farouche joie de vivre.

Ses mots dansent comme ses pieds derrière le comptoir. Peut-être que le mojito y est pour quelque chose. Les premiers clients arrivent finalement une heure plus tard. S’ils n’étaient pas venus, peut-être aurions-nous continué à parler, comme ça jusqu’au bout de la nuit, dans un élan gigantesque, de toutes ses petites choses qui font que la vie d’un homme n’est jamais banale et qu’elle porte toujours en elle une leçon pour ceux qui veulent bien s’attarder un peu autour de son récit.

Ce soir, la Gascogne vibre sur un air de salsa et je sais qu’à partir de maintenant, je vais parcourir ma vie comme un danseur brésilien.

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