Regarde les hommes tomber !


ChuteSurtout qu’en ce moment, ça tombe dru des hauteurs stratosphériques du pouvoir. Les puissants, les inamovibles, les intouchables du sommet, les roitelets, les maîtres du monde se cassent la gueule à grand fracas sous les vivats de la foule en délire venue assister à la fin des tyrans, voire la précipiter. Ni son pétrole, ni ses armes, ni ses valoches bourrées de devises sonnantes et trébuchantes, ni même ses dossiers probablement fort instructifs sur les autres riches et puissants de la planète n’ont protégé finalement Kadhafi d’une exécution sommaire, d’une balle en pleine poire. Un monde sans Kadhafi, j’ai juste un peu de mal à m’y faire, tant ce dictateur avait l’air indépassable. Et puis finalement non, Kadhafi n’est pas plus bullet proof que les autres, mais je n’arrive pas à me décider à trouver cela totalement réjouissant.

Un autre qui vient de se viander avec encore plus de lourdeur que je ne l’ai fait mercredi dernier en sortant de chez le boucher, juchée sur des talons biseautés aussi neufs qu’instables, c’est DSK. Ça, c’est de la crêpe de première catégorie, sans fleurs ni couronnes. Faut dire que comme toutes les choses creuses et remplies de vide, les politiques nous avaient habitués à leur art consommé du rebond : une fois à terre, deux fois plus hauts ensuite, la martyrologie en prime. Mais là, celui qui tenait le monde au creux de sa pogne (entre autres choses) voit ses amis de toujours sauter du navire avec l’empressement de circonstance des rats du Titanic quand l’insubmersible se retrouva la quille à l’air.

Je ne peux que me demander quel genre d’amis peut bien s’être agglutiné autour d’un type si manifestement omnibulé obnubilé par sa quête du pouvoir absolu, si préoccupé du succès de sa gueule avant la tienne, si dévoré par l’ambition la plus brutale et la plus primaire. La bonne nouvelle, pour lui, c’est que maintenant, il va pouvoir enfin faire le compte de ses vrais amis, le satyre des backroom du pouvoir. Probablement sur les doigts d’une seule main… certainement moins encore que cela.

Cela dit, je me suis toujours demandé quel genre d’amie je suis, moi-même. Je n’aime pas particulièrement les gens les plus faciles d’accès, les plus accommodants, les plus flatteurs, les satisfaisants pour mon petit ego. J’ai un mal de chien à admettre que je me suis peut-être trompée dans certaines de mes affinités sélectives, je m’espère d’une fidélité d’airain, de la trempe de celles qui restent là dans le cœur de l’adversité… sauf que j’ai rarement eu l’occasion de mettre à l’épreuve l’indéfectibilité de mes amitiés, vu que l’adversité tombe plus souvent qu’à son tour sur ma gueule plutôt que sur celle de mes amis. Parfois, je me demande ce qui pourrait me conduire à ne pas pardonner à un ami, si l’amitié doit être indulgente ou exigeante, constante ou fluctuante, profonde ou légère comme une bonne grosse déconnade. Est-ce que je pourrais rester aux côtés d’un ami qui se DSKtise avec l’âge ? Est-ce qu’il y a vraiment du mérite à n’être pote qu’avec des gens exemplaires, merveilleux, sympathiques, entiers, pourvus de toutes ces qualités que l’on aimerait bien s’approprier par simple contact osmotique ? N’y a-t-il pas plus de grandeur à aimer les gens qui ne sont pas vraiment aimables, à ne se concentrer que sur la seule petite qualité qui surnage comme elle peut sur un océan de médiocrité humaine ? L’amitié est-elle vraiment une affaire si sérieuse que cela ou n’est-ce que l’arme privilégiée des opportunistes pour s’élever au-dessus de la fange leur profond manque d’ambition humaine ?

Bizarrement, je me dis que ce soir DSK va être bien plus proche que moi de la réponse à ces épineuses questions.

Et en seconde intention, je me dis aussi que toutes ces chutes récentes de ce que nous jugions indéboulonnable nous confirment dans notre intuition première : rien de ce qui a été fait par l’homme ne peut être défait de la même manière.
Il n’existe donc pas d’horizon indépassable.