Longtemps, j’ai refusé toute idée de séduction, jusqu’à ce que l’on pense de moi que je suis plutôt un bon copain.


Axe NunUne grande partie de ma vie d’adulte, je me suis appliquée à ne porter que des chaussures sans talon, des pulls informes, des pantalons et non des jupes, les cheveux courts, des coupes amples, des couleurs ternes, et surtout, j’ai réussi à me convaincre que c’était par goût. Le goût du sobre, le rejet de la mode, la nécessité de n’exister que sur le registre mental, de ne jamais incorporer ma pensée. Bien sûr, un bon fond féministe m’a permis de justifier ce genre de choix politiquement, comme refus de subir la dictature de la futilité et de l’apparence. Jusqu’à ne pas me reconnaître dans un miroir. Mais cela me rassurait. Et me donnait l’illusion que je pouvais réussir à exister en dehors de mon statut de femme, dans un strict rapport d’égalité, désincarné, asexué.
Mon modèle de femme ultime était Sigourney Weaver, pour sa capacité à être la survivante et non la victime hurlante dans la série des Aliens, mais aussi et surtout pour sa petite phrase dans Half Moon Street, quand, refusant les fanfreluches et autres accessoires si typiquement féminins, elle déclare du haut de son tailleur pantalon : je le séduirai avec mon esprit.

Je pensais que je pouvais m’affranchir de mon genre, de mon physique, de ma féminité, car cela m’apparaissait comme un carcan, de la même manière que j’avais fait mienne la chute de la fable du papillon : pour vivre heureux, vivons cachés.

La vérité, c’est que j’avais peur. Comme ont peur bien d’autres femmes qui, comme moi, ont subi un jour la concupiscence de l’homme et en ont déduit, largement aidées en ce sens par le contrôle social, que la meilleure façon de ne pas avoir de pépins, c’est encore de ne rien faire pour les attirer, à commencer par vivre dans une bonne grosse burka mentale, dans le déni, le refus et surtout, la négation de soi.
Parce que, finalement, j’avais parfaitement bien intériorisé ce savoir commun qui laisse entendre qu‘une femme qui se fait chopper, elle l’a bien un peu cherché. Parce qu’elle a traîné au mauvais endroit, au mauvais moment, parce qu’elle a peint ses lèvres de la couleur de sa vulve, parce qu’elle a montré une cheville évocatrice que surmonte un mollet bien galbé, parce que la chevelure dansante appelle à l’empoignade, parce que la robe qui souligne sa taille et magnifie ses fesses est un hymne à l’enculade, parce que ses seins qui l’empêchent de courir sont arrogants sous le tissu trop tendu de sa chemise cintrée, parce qu’une femme séduisante et épanouie est forcément un appeau à bites. Parce que nous savons toutes et on nous le rappelle sans cesse, qu’il nous suffit de ne pas être des saintes pour que tout mâle normalement constitué ait une irrépressible envie de nous fourrer son pénis dans notre vagin sans nous demander notre avis. Et c’est tout.

Bien sûr, rien n’est jamais dit aussi crûment que cela. À la place, on utilisera des formules alambiquées qui tournent en rond autour du concept franchement fallacieux de la crédibilité de la victime. Parce que finalement, nous le savons toutes : au bout du bout du bout, en cas de viol, il nous faudra prouver que nous sommes suffisamment tempérantes, effacées, ternes pour ne pas avoir provoqué la concupiscence du mâle.
Concupiscence.
Probablement le mot le plus moche de la langue française.

L’autre vérité, c’est que nous sommes soumises ainsi à une double contrainte indépassable : assumer notre féminité pour nous libérer, pour exister dans une société terriblement superficielle où l’apparence prime et où la réussite sociale est grandement conditionnée par notre capacité à séduire les autres ; et être capable de prouver, en cas d’agression, que nous sommes totalement irréprochables dans notre comportement, non seulement au moment des faits, mais dans l’ensemble de notre vie quotidienne, que nous n’arborons habituellement aucun signe ostentatoire de sensualité, que rien dans notre comportement n’aurait pu attiser le désir ou nourrir le fantasme.
Un peu comme si l’on soupçonnait par défaut le piéton qui se fait renverser de s’être jeté intentionnellement sous les roues ou qu’il doive systématiquement prouver qu’il n’était pas en train de piéger l’automobiliste ou d’attirer les voitures.
En fait, il nous incombe la charge de prouver que nous sommes victimes et non incitatrices à la dépravation, que nous avons subi et non provoqué.
Présumées coupables, jusqu’à preuve du contraire.
Comme dans certains pays où l’on ne condamne jamais l’homme, mais où l’on peut éventuellement liquider la femme pour laver l’honneur de la famille.

Le dernier rebondissement de l’affaire DSK ne raconte jamais rien d’autre que l’histoire éternelle de la femme pécheresse, tentatrice, manipulatrice et coupable par défaut de la chute de l’homme. Qu’importe si l’homme en question avait un lourd passif dans les affaires de mœurs des plus éloquentes, ce qui compte c’est l’idée, finalement, que si la femme n’est pas une sainte, c’est qu’elle est forcément une catin et que ce simple retournement suffit à absoudre l’homme de tout soupçon de viol. Car peut-on parler de viol quand la victime n’est pas une blanche colombe, n’est-ce pas elle-même qui a provoqué, qui a cherché, qui a peut-être même forcé ?
Tout ce battage écœurant me fait penser aussi à ces étranges glissements sémantiques qui faisaient qu’au temps de ma grand-mère, on disait des filles-mères qu’elles avaient été séduites par un homme, qu’elles étaient par défaut considérées comme des traînées, des filles de petite vertu à la cuisse légère. Alors que le plus souvent, il s’agissait surtout de jeunes nigaudes qui ne couraient pas assez vite. J’y pense parce que ma grand-mère en était une, justement, de ces filles-mères, de ces jeunettes qui jetaient l’opprobre sur la famille et qui avaient bien de la chance quand elles trouvaient ensuite un brave gars (ou un sale type, quelle importance!) pas très regardant sur la fraîcheur de la fleur et assez bon pour reconnaître le bâtard. J’y pense parce que la honte était toujours du côté de la fille, pas du séducteur. J’y pense parce que je me souviens avec quelle énergie ma grand-mère a expié son grand péché en devenant une grenouille de bénitier absolument irréprochable. J’y pense aussi parce que c’est elle qui m’a inculqué cette négation de la séduction, de la féminité, de la fanfreluche, de la fantaisie, de tout ce qui sort littéralement des clous de la bien-pensance, jusqu’à ce que l’on dise d’elle, bien des années après, qu’elle était une sainte femme…

Comprendre tout cela m’a pris tellement de temps. Exister malgré tout cela a été tellement long.
Et là, je me dis que depuis tout ce temps, que l’on parle d’Ève ou de ma grand-mère, nous n’avons pas avancé d’un pouce.
Que nous n’avons toujours que deux destins possibles : la bonne sœur ou la putain.