S’il y a bien un truc qui me rend dingue quand je pédale dans la campagne, ce sont les cabots hargneux qui pensent que la route est à eux.


Le mastodonteVendredi, je pédalais tranquillement dans les verts coteaux de ma Gascogne, humant avec délices les parfums puissants des bottes de paille en ensilage extérieur, lorsque je l’entendis arriver loin derrière moi. Froissement du blé en herbe, petits jappements de gorge, la bête traverse un champ entier dans la seule perspective de rattraper mes mollets. J’entends les griffes patiner sur le bitume derrière moi, pendant que le halètement se fait plus pressant et plus présent dans mon dos. Je n’ai pas de meilleure option que de mettre pied à terre et de me retourner vers mon poursuivant en revêtant mon air le plus mauvais.
C’est un épagneul. Généralement, pas trop con, comme chien. Celui-là, je le connais, il habite la maison en bois, un peu plus loin. Généralement, il se contente de japper mollement du fond de sa courette, mais la dernière fois, déjà, il a eu l’air de trouver plaisant d’accompagner ma progression en gueulant vigoureusement. Je ne pense pas qu’il m’attaquerait frontalement, mais quand on progresse à 20 km/h sur un engin qui tient sur deux points de contact de quelques centimètres carrés, 15 kilos de chien en travers des roues peuvent être fatals.

Je commence à engueuler copieusement le clébard pour qu’il comprenne bien que c’est moi le boss et pas lui et je le force à reculer jusqu’à sa maison en le traitant de tout, haut et fort. Comme prévu, mes beuglements font sortir sa maîtresse sur le perron d’où elle s’emploie à neutraliser sa petite saleté gueulante.

  • Oh, mais vous savez, Kikinou n’est pas méchant, il ne ferait pas de mal à qui que ce soit !

Là, c’est typiquement le genre de phrase qui me donne envie de jeter mon byclo à la tronche de cette sombre connasse avant de la finir à coup de pompe à vélo dans la gueule. Parce que tous ces cons de Kikinou de la terre ne sont jamais méchants, c’est leur abruti de proprio qui le garantit sur facture, c’est juste que régulièrement, une de ces saloperies de descente de lit aboyante parvient à passer dans les roues d’un cycliste et à le faire chuter lourdement sur la dureté rugueuse de la route. Parfois, l’accidenté s’en sort comme steak haché, d’autre fois, il finit en vrac, et il arrive aussi qu’il ne s’en sorte pas du tout, qu’il finisse paraplégique ou qu’il se rompe le cou, tout bêtement. Alors, ton abruti de Kikinou, tu vas le garnir de quelques mètres de chaîne bien solide et bien amarrée à ta bicoque de merde et tu vas te débrouiller pour qu’il ne passe plus jamais devant mon destrier. En plus, ton couplet sur Kikinou, il est gentil, ça m’agace prodigieusement quand je vois le clébard s’acharner sur mon pneu arrière avec des petits feulements de bonheur au fond de la gorge : mais non, il n’est pas dangereux, c’est juste qu’il est tellement con qu’il a pris ma roue arrière pour une rondelle de réglisse géante.

  • Tu n’as pas peur des chiens ?

C’est Pierre, le potier d’Averon-Bergelle qui me demande ça, un jour où je m’arrête chez lui lors d’un grand tour de vélo.

  • C’est sûr que c’est chiant. Et ce n’est pas ça qui manque dans le coin, avec les fermes et tout…
  • Parce que quand j’allais bosser en vélo, il m’arrivait régulièrement de me faire attaquer par un con de clebs. L’un des plus cons était à un client et chaque fois que j’arrivais, il tentait de me brouter les mollets.
  • Oui, tu as raison, je préfère nettement les chats qui ont la bonne grâce de s’éloigner ventre à terre quand ils me voient arriver. Pour les chiens, je m’arrête et je les engueule. Le plus souvent, ça suffit pour établir ma domination sur le territoire de la route.
  • J’avais trouvé plus radical. Un soir que ce con de chien m’avait presque fait tomber, ma femme m’a prêté sa bombe d’agression.
  • Le truc lacrymo ?
  • Oui. Le lendemain, le chien se jette sur moi comme à son habitude et je lui arrose la truffe avec ma bombe. Tu aurais dû le voir partir en gueulant ! Ça a été radical. Ensuite, quand il lui arrivait de me voir débouler avec mon vélo, il partait la queue entre les pattes se cacher dans un coin.
  • Bien, bien…, il avait appris qui était le maître. J’avais pensé à un petit pistolet à billes…
  • Bof, pas toujours facile de bien viser, le temps de le sortir et tout… Non, la bombe d’agression, c’est simple et efficace : il te suffit d’asperger la gueule et c’est fini.
  • Pas con, ton truc. Faudrait que j’y pense.

Le chien a rejoint son irresponsable de maîtresse à la porte de sa hutte et j’en conclus que je peux reprendre ma route tranquillement, maintenant que le Godzilla du pauvre est neutralisé. Je n’ai pas donné trois coups de pédale que j’entends de nouveau le bruit caractéristique de la course du chien dans mon dos. Je comprends alors que cette nana est vraiment d’une connerie abyssale et je me vois distinctement en train de lui arracher la jugulaire avec les dents pour m’en faire un sautoir. Mon cortex entre immédiatement en fusion. Je pile debout sur les freins, je laisse le vélo en plein milieu de la route, je fais volte-face et je me mets à courir à la rencontre de mon adversaire, le stupide Kikinou qui se prend pour le fils naturel de Cujo et de The Thing, l’excuse de la chauve-souris enragée et du ET en moins. Le chien s’arrête net dans son élan et commence à se dandiner bêtement sur ces pattes en se demandant quelle attitude adopter. Hé oui, crétin, je sais que tu as pas mal de comportements conditionnés dans ton pathétique petit programme interne et le fait de se retrouver coursé par sa propre proie n’en fait pas partie. Je hurle comme une démente en courant, façon Hulk est passé au vert et le clebs commence un mouvement de repli hésitant vers sa niche. Comme je trouve qu’il ne va pas assez vite dans sa retraite, je ralentis ma course le temps de lui envoyer quelques poignées de gravier sur la truffe. Mon assaillant se décide pour un prompt retour au bercail que j’accompagne d’une course bruyante et jubilatoire, histoire de bien marquer mon territoire et ma supériorité incontestable de femelle alpha.

La nana aussi s’est planquée dans un coin et je pense qu’elle a bien raison. J’ai encore le sang qui pulse à mes tempes et j’ai bien envie de lui expliquer la vie, des petits trucs simples comme sa responsabilité civile en cas d’accident de chien, mais je sais aussi que ça ne sert à rien de discuter sur le sujet sensible du clébard. Les gens ne prennent la mesure de la dangerosité latente de leur dogue que le jour où il a rendu un cycliste hémiplégique ou qu’il s’est octroyé la joue du petit dernier pour le dessert. Et encore, ils se retrouveront encore à dire : je ne comprends pas, un chien si gentil. Oui, un chien si gentil que tu laissais manger en premier, à qui tu as cédé ta meilleure place sur le canapé, que tu laisses vadrouiller n’importe où et qui en a déduit assez justement qu’il était probablement le mâle dominant de la meute.

Ça m’agace, les chiens. Mais pas autant que leurs maîtres. Il faudrait un permis pour avoir un chien. Juste vérifier que le gars est assez câblé en interne pour ne pas se faire damer le pion par son pote à quatre pattes.
À chaque fois, ça me pourrit mon trip contemplatif à travers la campagne, ça me ruine un flux de pensées positives que je recycle ensuite longuement, pendant plusieurs jours, pour mieux affronter les petites et grandes contrariétés de l’existence.
Il arrive cependant que je croise un bon clebs bien dressé lors de mes pérégrinations vélocipédiques, comme ce grand chien de chasse sobre et silencieux qui trottina tranquillement à mes côtés, un lièvre dans la gueule. Il avait dû lever son gibier dans un champ un peu plus loin et sa course régulière le long de la petite route accidentée l’avait porté à ma hauteur. J’avais été quelque peu saisie de le découvrir sur mon flanc droit, mais son air placide, la régularité besogneuse de sa foulée m’avaient immédiatement rassurée. Nous avions continué côte à côte pendant un bon kilomètre, silencieux et concentrés dans notre trajectoire, puis il avait brutalement décroché sur un petit chemin latéral sans modifier de quelque manière que ce soit son rythme de progression. Il était juste arrivé à sa ferme, où il allait déposer aux pieds de son maître son butin du jour.
Bon chien.

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