Quand elle avait neuf ans, ma grand-mère a reçu un coup de sabot de vache dans la hanche. La vaca del puta l’a faite souffrir toute sa vie.


Je vous parle de ça, parce que tout à l’heure, vers 23 h, le téléphone a sonné. À cette heure-là, c’est rarement pour vous annoncer que vous venez de gagner au loto. En plus, j’ai reconnu le numéro, de mémoire : c’est celui de la clinique où j’ai laissé Mémé cet après-midi. Insuffisance cardiaque, rénale, veineuse, insuffisance de tout, depuis un sacré petit moment. Elle m’a dit, au moment où l’ambulance l’emmenait aux urgences : cette fois-ci,  c’est la fin. Mais bon, ce n’est pas comme si elle ne me l’avait pas dit 20 fois, déjà. Et à chaque fois, je lui réponds : tu sais bien que tu finiras par avoir raison. Adishatz, je repasse demain.

Comme il est tard et que la clinique est à 20 km, je peux attendre le lendemain matin pour y aller, mais je n’ai pas envie d’attendre plus longtemps. C’est comme si je venais de passer de l’autre côté du temps. Je suis dans cet impensé depuis tant d’années et il n’est plus temps de faire comme si cela n’arrivera jamais. C’est fait. Je n’ai pas envie d’attendre et je n’ai pas envie de m’expliquer. Je veux voir la réalité de cette mort, là, tout de suite, je veux toucher sa peau une dernière fois, en sachant qu’il lui restera encore un peu de tiédeur de la vie qui est partie. Je ne veux pas la voir demain, quand elle aura passé la nuit à la morgue et que sa peau aura la consistance un peu raide d’un poulet que l’on vient de sortir du frigo.

Ma voiture est comme un sas de décompression, entre le monde où elle était là et celui où elle ne sera plus. Un navire entre deux ports, et le Styx brille au-dessus de ma tête comme un écrin scintillant. Je suis la balise clignotante bleue des urgences et je m’amarre là où, habituellement, on décharge ceux qui ont encore un peu d’espoir, là où ils ont débarqué ma grand-mère, il y a un peu plus de 24 h, à peine. À côté de la porte en verre, il y a un énorme panneau rouge dans lequel est sertie une toute petite sonnette dérisoire : sonnez et attendez que l’on vienne vous chercher. Je me dis juste que je suis contente de ne pas me vider de mon sang. J’ai peur de faire arriver tout un aréopage d’urgentistes, le brancard entre les dents. Je tourne la poignée et, miracle, la porte s’ouvre. Puis le sas, quand je m’avance. Tout est vide et désert, comme dans un film postapocalyptique. J’avance dans la lumière blessante des longs couloirs quand un zombi vert surgit brutalement dans mon champs de vision : c’est le médecin de garde, tout grand et tout seul. Il a déverrouillé la porte quand il a appris que j’arrivais.

À l’étage, il y a les deux infirmières de l’équipe de nuit. Routine rassurante dans l’éclat des néons : il faut déjà penser à l’après, faute de croire en un au-delà. Je sais déjà que je vais appeler l’entreprise de menuiserie de mon binôme d’escalade. Parce qu’il fait aussi pompes funèbres. Que c’est un petit artisan indépendant et qu’il fera ça bien. Il faudra que je repasse demain. Les papiers. Les consignes. Comme un rituel rassurant dans son indifférence administrative.

Le sang a déjà quitté son visage qui reste étonnamment lisse pour son âge. Il est plus pâle, plus jaune. Les cheveux sont différents aussi, mais je ne saurais pas dire en quoi. Plus gris. À part ça, elle pourrait presque dormir. Pas de trace de lutte, de souffrance, d’agonie. Tout doucement, le corps a juste lâché prise. Sa peau est encore tiède, comme je le pensais et étonnamment douce. Une petite vieille.

  • Presque 100 ans !

L’infirmière n’en revient pas. Mémé n’a jamais fait son âge. Je crois qu’elle en tirait une grande fierté. Elle n’a arrêté de marcher que sept jours avant sa mort. Joli score.

  • Elle a dû avoir une sacrée belle vie pour vivre aussi longtemps.
  • Non, elle a eu une authentique vie de merde.
  • Ah, ben, comme quoi…

De l’autre côté du rideau à roulettes qu’on voit dans les films, l’autre vieille ronfle. Je prends mon appareil photo et je fixe le dernier visage de ma grand-mère. C’est pour moi une absolue nécessité. On a perdu l’habitude de photographier les malades et les morts. Pourtant, même ces moments-là font partis de la vie et je ne veux pas que ma mémoire réinvente cet instant. Il n’y a plus rien à faire. Je prends son petit balluchon, avec son dentier et ses lunettes, et, en passant, je vole posément ses trois derniers ECG. La représentation graphique de la vie qui s’en va.

Une heure de route pour ces quelques minutes, ces clichés volés et ces quelques lignes qui s’affolent sur du papier thermique. J’ai juste le sentiment que cela devait être fait et que, quelque part, je m’en fous que cela soit compris ou non.

La nuit est encore plus gigantesque qu’à l’aller. Partout, les chats en vadrouille s’écartent de mon chemin. Je fais attention à tous les mouvements à la lisière de mes phares, tellement je sens l’urgence de la nuit et celle de la vie, partout, autour de moi. Et pourtant, j’ai manqué ne pas la voir.

Une vache !
Une putain de vache, au milieu de nulle part, en plein milieu de la route et de la nuit.

Je suis sidérée et je freine en urgence en me demandant si je ne fais pas une grosse hallu parce que je suis finalement comme tout le monde : je viens de dire au revoir au cadavre de ma grand-mère et je suis en état de choc. Je me gare sur le bas côté, arrive tant bien que mal à allumer les feux de détresse et entrouvre la portière pour regarder derrière moi. Et là, dans la nuit claire, je distingue très nettement la silhouette d’une vache, bien debout, bien vivante, mais pas du tout à sa place. Je la vois vraiment, mais je cherche la lampe torche, parce que je me dis que les gens qui ont des hallus, ils les voient vraiment aussi et que cette rencontre, justement ce soir, c’est gravement n’importe quoi, on dirait surtout un vieux retour du refoulé.

Dans le faisceau de ma torche, il y a bien une putain de vache qui broute du bitume. Je fais des gestes avec la lampe, lui colle ma lumière en plein dans ses prunelles dilatées par la nuit et la vache fait comme si je n’existais pas.
J’ai froid, je suis fatiguée, j’ai envie de pleurer et je suis seule au monde avec une putain de vache au bout de la nuit. Je vois ça dans un film, je n’y crois même pas. Je me dis que si je n’avais pas été aussi soucieuse de ne pas écraser un chat en maraude, je n’aurais peut-être pas vu du tout la vache et je me la serais prise de plein fouet. Et vache contre R25, bizarrement, je ne parie pas sur moi. Ce qui signifie que si je repars en laissant cette foutue vache au milieu de la route, il y a peut-être une autre voiture qui va arriver, ne pas la voir et finir par l’encadrer. Et là, ce sera juste horrible pour tout le monde.

Voilà justement des phares qui arrivent au loin. Je commence par faire des appels de phares, puis des signaux avec ma lampe. La voiture ralentit à peine et fait un écart en voyant la vache au dernier moment. Sans déconner, les gens, va falloir arrêter de penser que quand une voiture en warning vous fait des appels de phare en pleine nuit, c’est juste un piège des gitans pour vous dépouiller de votre iPhone et de votre berline tout équipée, même de l’ABS, à ce que j’ai vu. Le gars a vu la vache et ne s’est même pas arrêté. Je dois avoir une gueule d’Heidi en train de contrôler la situation, c’est sûrement ça. Moins d’une minute après, c’est un Transit qui passe à l’arrache entre la vache et ma portière. Puis arrive un semi-remorque qui poursuit sur sa lancée malgré mes signaux. Il colle un grand coup de patin et de volant à la dernière seconde, sa remorque commence à déraper et passe à ras du coffre de ma voiture… et ce connard continue sa route !

Là, je me rends compte que je suis en danger, mais je ne peux pas me résoudre à abandonner la foutue vache à son destin. Parce que la bestiole est toujours plantée au beau milieu de la chaussée, placide, tranquille. Pourtant, elle n’a pas l’air blessée, mais je n’y connais rien en vache et je refuse de crever d’un coup de sabot de vache folle le soir de la mort de ma grand-mère.
Mais je refuse aussi de laisser un pauvre plouc mourir comme un con en emplâtrant le bovidé.
Comme les autres véhicules ont fait un écart pour éviter la bête, j’en déduis que ce n’est probablement pas un mirage. Alors j’appelle le 112… auquel je dois expliquer que je suis en tête à tête avec une vache sur la route, au milieu de nulle part. Le gars n’a pas l’air très convaincu par mon histoire. Il me passe les pompiers, qui me passent les gendarmes, qui ne savent foutre pas où je me trouve, parce que maintenant, les secours sont centralisés loin de chez moi, au bled-en-chef. Mais, bon, il va voir si quelqu’un…

J’ai froid et je guette avec angoisse des phares en approche. Je tente une nouvelle fois de faire bouger la vache avec de grands moulinets de lampe, mais elle me snobe complètement. Je suis garée devant une ferme. J’appelle, rien ne bouge. Et je n’ose pas rester trop longtemps loin de la route. J’appelle monsieur Monolecte sur mon GSM, qui doit trouver qu’il n’y a qu’à moi que ça peut arriver ce genre de connerie. Puis le maire du bled, qui se trouve avoir été mon suppléant aux élections cantonales. Mais à cette heure-là, il ne répond pas.
En désespoir de cause, je me mets à klaxonner, toute seule dans la nuit : trois coups brefs, trois coups longs, trois coups brefs, trois coups longs. Je ne sais jamais lequel est le S et lequel est le O. Alors je compose OSOSOSOSO, en espérant que tout le monde n’est pas aussi sourd que cette putain de vache qui reste plantée là comme si sa vie en dépendait.

  • Qu’est-ce que vous faites là ?

Je ne l’ai même pas entendu venir, il a surgi de la nuit comme un fantôme. C’est le vieux qui habite la ferme devant le chemin de laquelle je suis garée. J’ai enfin réussi à le réveiller. Je lui montre la vache.

  • Oh, mais je la connais, c’est la vache du voisin. Ne bougez pas, je l’appelle.

Pendant qu’il est parti, un nouveau camion arrive, mais celui-là, il s’arrête. J’arrive à convaincre le chauffeur de bloquer la route avec son bahut, de descendre et de venir m’aider à bouger la vache. Il lui colle des coups de pied dans les tibias et je me dis qu’il va se faire buter, un sabot de vache gravé dans la gueule comme épitaphe. Arrive une voiture utilitaire qui refuse de s’arrêter. Excédée, je commence à engueuler le conducteur, quand il me lance : mais putain, c’est ma vache !
Il sort de l’habitacle et court coller de grandes claques sur le cul de la vache.
Et là, je l’entends dire très distinctement : ha ben tiens, c’est l’aveugle qui est sortie.
Même dans une série Z, je n’y croirais pas.

La vache est retournée au pré, le camion est reparti, le vieux me rejoint :

  • Vous savez, c’est vraiment bien ce que vous avez fait.
  • Je n’ai franchement pas eu le choix. Je rentre d’Aire où ma grand-mère vient de mourir et je vois cette vache. Je me suis juste dit qu’il ne fallait pas que quelqu’un d’autre meure ce soir, et en plus par ma faute.
  • Oui, mais c’est quand même bien ce que vous avez fait.

Peut-être que c’est ça, le sens de la vie. Qu’il fallait que ma grand-mère meure ce soir et pas demain, pour que je me retrouve dans cette situation totalement improbable pour éviter à un jeune ou un routier ou n’importe qui d’autre obligé de rouler en pleine nuit, de crever comme un connard, encastré dans une vaca del puta.

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