Ce n’est plus une voiture, c’est une psychothérapie.


Out of summerElle m’a déjà fait le coup de la panne. Celui de la crevaison. Deux fois. Ou elle s’abstient, parfois, de couiner alors que je coupe le contact. Elle a dû sentir que j’avais besoin de faire un tour, pour rien, pour tout, malgré tout ou à cause de tout. Alors, lundi, après la dernière séance photos, elle n’a pas moufté quand je l’ai laissée, tous feux allumés, sous la pluie. Du coup, mardi, elle a pu prendre une journée de vacances. Et j’ai testé le covoiturage de nains au débotté, dans un des ces monospaces définitivement modernes et aménageables, au service dévoué d’une famille polymorphe. Modulable. Avec un tableau de bord entièrement informatisé. En couleur. Dont on peut choisir le style d’affichage. C’est dire si c’est moderne et bien pensé. Et si ça me change de ma vieille carriole décatie. Même si un siège enfant s’est vengé de mon intrusion au XXIe siècle. En me bouffant le doigt.

Parfois, les objets sont comme les animaux familiers, au diapason de nos humeurs du moment. Je me sens un peu à plat ? La voilà qui crève. Il me faudrait une cure de vitamines… Une mauvaise nouvelle qui me reste en travers de la gorge ? Elle se bouche le carbu avec un beau sens de l’à-propos. Je n’ai plus de jus ? Elle se vide la batterie. Et depuis le coup du parebrise éclaté par un caillou vicieux, je me dis qu’il me faudrait prendre rendez-vous avec l’ophtalmo.

Finalement, on a réussi à la redémarrer aux câbles et tout de suite, elle s’est mise à ronronner comme un bon gros matou satisfait. Invitation au voyage : une heure de vagabondage pour recharger les accus. Pour elle comme pour moi. Pas de destination. Pas d’obligations. Juste la nécessité du trajet. Rien que le trajet.

Je me dirige immédiatement, instinctivement, plein sud, le soleil pâle de février dans les mirettes et les Pyrénées magnifiquement découpées par la lumière, belles à toucher du doigt, bornent le parebrise. Vagabondage dans les collines brunes de l’hiver, je garde le cap, quitte à onduler sur de petites pistes de crête à peine carrossables. Je ne sais plus qui conduit l’autre, nous nous taisons toutes les deux, portées par la musique. Juste nos deux souffles liés. Le sien, rond, régulier et rassurant. Le mien, retenu, ténu, à petites gorgées tendues, étouffé par la crainte d’un trop-plein sensible qui se déverserait en de longs soupirs hoquetés.
Je ne sais plus où elle commence et où je finis. Nous sommes juste transportées dans les ondulations du paysage, petites notes incongrues dans la portée d’une symphonie champêtre. Ma bulle, mon auditorium, le seul endroit où j’écoute de la musique, portée par le son comme par les chaos du bitume. Plus rien n’a de sens que cette étrange migration erratique où chaque tournant dévoile un monde inconnu et inexploré à mes yeux.

Je quitte les flancs du Madiran, dépouillés par l’hiver, mais encore habités par une étrange grâce rurale et rejoins la grand-route du Sud, plein gaz vers Tarbes. C’est comme repasser du plat de la main une longue écharpe de velours, toute l’attention concentrée par la caresse du tissu. Je suis la passagère clandestine de ma R25, elle glisse sur l’asphalte comme un paquebot prodigieux. Il n’y a plus que le mouvement, le gris sombre du revêtement encore neuf qui nous porte comme une vague tendre. Mon moi s’atrophie au fil des kilomètres scandés par l’alternance de luminosité des bandes qui s’enfuient sur le bas côté. Ma conscience se dilate lentement jusqu’à envahir tout l’habitacle pendant que ce que je suis, ce que je crois avoir été et ce que j’espère devenir se diluent lentement dans le sillage de ma course.

Je décide subitement de prendre à gauche, vers un bled inconnu où jamais je n’ai eu besoin d’aller et où jamais plus je ne retournerai. Je m’enfonce dans une campagne qui a fait un pas de côté. La route se rétrécit pendant que son revêtement disparaît, couche par couche. Des fermes succèdent aux fermes. Tellement loin de tout que l’on pourrait s’y perdre. C’est d’ailleurs très précisément ce que je suis en train de faire. Les chemins se croisent et se recroisent, reviennent sur leur pas, plongent dans une vallée étroite et pratiquement oubliée de tous, puis attrapent un clocher pimpant juché sur une éminence qui rêve de sommets inaccessibles.
Je n’avance plus, je ne vais nulle part, je finis juste de disparaître. Soudain, du coin de l’œil, j’accroche, dans la cour d’une ferme, la silhouette – engoncée dans son incontournable combinaison vert bouteille – d’un agriculteur qui descend de sa monstrueuse monture de métal. D’un geste vif et précis, il vient de tailler les gourmands d’un rosier ornemental. Tout est lié, il fait partie d’un tout. Cette terre qui le nourrit. Cette maison qui l’a probablement vu naître. Et ce rosier dépouillé par l’hiver qui embaumera sa cour de ferme au retour des beaux jours. Retirez-lui tout ceci et de cet homme, il ne restera rien. Tentez de me faire la même chose et vous repartirez les mains vides.

Un jour, un ami est passé nous voir, dans un de nos innombrables appartements : j’aime beaucoup votre déco de camping bosniaque.
C’était un peu expéditif, mais en une phrase, il a résumé ma vie, que je ne fais que traverser, sans jamais poser mes bagages. Je ne possède rien et je n’appartiens à nul terroir, nulle tribu, nulle confrérie. Si j’avais un but, une direction, je ne ferais que passer. Là, je flotte juste au gré du courant.
Ferme après ferme, je poursuis mon errance intérieure jusqu’au moment où je me rends compte que je suis en train de tourner en rond. Ma voiture est philosophe, elle m’a conduite au bout de moi-même. L’alternateur a dû faire son boulot à présent. Je branche le GPS qui me demande une destination. Je tape « maison », parce que finalement, il en faut bien une, et je me laisse guider par la voix sans âme de la machine qui, avec sa superbe indifférence, lentement, me ramène en des lieux plus familiers.

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