On ne vit que la nuit. Ou pendant les vacances. Pendant nos escapades. Nos fugues. On ne vit réellement que dans les interstices de l’existence.


MétalLe reste du temps, nous sommes portés par les événements comme par une rivière en crue dont les eaux bouillonnantes nous avalent, nous secouent, nous déchirent, nous vomissent quelques minutes dans un méandre vaseux avant de nous happer à nouveau et nous ballotter comme des pantins pitoyables. Il arrive que nous ayons l’illusion de diriger nos vies, d’avoir une emprise sur nos destins, mais non, nous sommes noyés dans l’apparente banalité des choses, des actes, des moments routiniers qui se suivent, s’entrechoquent et nous enchaînent dans les mailles serrées de nos habitudes.

Parfois, comme une gifle en pleine lucarne, avec une acuité froide et lancinante, nous prenons conscience de la vacuité de notre existence, de notre incapacité à secouer notre inertie, à prendre des décisions, à faire des choix, à changer de braquet et, là, aux heures les plus sombres et solitaires de la nuit, nous entamons la litanie des grandes résolutions, des grandes phrases qui déclament la vérité nue. Dans le secret de notre esprit tourmenté, nous trouvons les mots, nous voyons la route, nous sentons l’Histoire, nous percevons quelle devrait être notre place dans ce grand ensemble, dans cette chorale immense des âmes perdues. Le corps tendu par un déferlement de détermination soudaine, nous sortons de la matrice, nous distinguons le plan derrière le plan, nous embrassons du regard la totalité de l’édifice humain et là, nous savons. Nous savons très exactement ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire, ce qu’il faut penser. Nous sommes comme des bourgeons qui éclatent enfin après un trop long hiver : cogito, ergo sum !

Je me demande parfois si sauter sur ses pieds à ce moment précis serait vraiment suffisant pour dépasser ce qui suit inévitablement. La lente dilution de la détermination dans la pâleur diffuse de l’aube qui pointe et dont l’éclat grandissant occulte nos plus profondes aspirations. Le retour de la lumière, de la normalité, qui, paradoxalement, brouillent de nouveau la vision, enkystent l’élan, troublent la pensée.
Il est temps de se lever et la course recommence. La lente course contre nous-mêmes, la lente course contre le temps, qui file et nous échappe. Les moments s’imposent à nous sans que nous y prenions réellement part. La somme des petits gestes nécessaires et bêtement indispensables nous paralyse dans une frénésie vide et inféconde. Tant de pas pour passer d’une pièce à l’autre. Tant de minutes pour changer d’état. Tant de bruit pour faire semblant d’être là. La routine nous englue comme des mouches sur le papier collant : implacablement et mortellement.

Ce qui était la priorité, ce qui était le plus important devient une sorte de tâche de fond, diffuse, confuse, que la crudité de la lumière des néons rend un peu dérisoire et sans consistance. Cours, cours, petit hamster, dans ta roue qui ne va nulle part. Encore une occasion manquée, encore un petit matin qui déchante, encore une journée de perdue, une de plus, en attendant. En attendant quoi, d’ailleurs ?

Il y a plus de puissance nihiliste et inhibitrice dans l’enfermement du quotidien des gens libres et heureux que dans toutes les dictatures implacables du monde.
Ô, que j’aimerais changer ma vie ! Mais pas avant demain, parce qu’aujourd’hui, j’ai piscine.

Donnez-leur un emploi du temps et ils ne verront même pas qu’ils sont vos esclaves. Assignez-leur des responsabilités, des tâches, des obligations et vous n’aurez même pas besoin de les soumettre. Ils s’oublieront d’eux-mêmes. Sans heurts et sans cris. Mais omettez seulement de les occuper quelques jours et les voilà qui errent, inquiets, qui doutent, qui souffrent, qui s’interrogent et qui finissent par lever vers vous un regard neuf, perçant et bientôt accusateur. Oubliez de donner un sens à leur vie, même dérisoire, même infime et ils commenceront dès lors leur quête d’eux-mêmes, et ils se chercheront une utilité, une vocation, un destin.

Plus aliénées que le plus soumis des larbins, il y aura toujours les femmes. Les gardiennes du temple, les garantes de la stabilité, celles qui s’usent, jour après jour, à garantir la cohésion du Grand Tout par l’empilement des petits riens du quotidien. Celles qui se lèvent souvent les premières pour se coucher après tout le monde. Celles qui gèrent l’intendance, contrôlent l’horloge, assurent la continuité de la satisfaction des besoins physiologiques de tous. Celles qui font toujours plusieurs petites choses de rien en même temps, parce que les journées, étrangement, ne font que 24 heures. Même leurs revendications en étendard, même leur farouche volonté de vivre et de s’émanciper, même leurs années de combat et de lutte, rien de tout cela ne peut les extraire de la gangue serrée et épaisse de leur dilution dans l’insignifiance du quotidien. La procrastination n’est pas là un mode de vie, c’est un dispositif de survie nécessaire qui s’impose à elles toutes par la force des choses.
Et qui nous use.
Pour rien.

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