Dès le départ, j’ai bien senti que cette histoire de père Noël était louche.


Déjà, on dit Le père Noël et pas les pères Noël et pourtant, en ce moment, il y en a plein partout. Et même des qui se ressemblent pas du tout. L’année dernière, avec ma mémé, on est allées dans les Grands Magasins. Enfin, on s’est surtout promenées devant, à regarder les vitrines avec les décors qui bougent dedans. On ne peut pas imaginer les vitrines de Noël si on ne les a pas vues en vrai : ça clignote de partout, et dedans, il y a plein de scènes de Noël avec de la neige, des animaux en peluche, des automates et des cadeaux. J’ai adoré ça. J’aurais pu y rester des heures, devant, mais même avec mon grand manteau et mes sous-pulls qui grattent, j’ai fini par avoir vachement froid, alors on est rentrées dans le Printemps. C’est marrant que ça s’appelle le Printemps à Noël, mais d’un autre côté, dedans, c’est tous les jours le printemps. Les vendeuses vivent toute l’année en chemisettes et personne n’y a jamais froid. Le Printemps, ce n’est pas un magasin, c’est un palais des mille et une nuits. Ou alors la caverne d’Ali Baba, avec des lumières et des trésors qui dégoulinent de partout. C’est comme un château de conte de fées, avec tout ce que tu veux dedans, et même des trucs auxquels tu n’avais jamais pensé. Au milieu, il y a comme un grand trou et dedans, il y a la place pour le plus grand sapin de Noël que je n’ai jamais vu, enfin, pour un sapin de dedans. Et ça scintille de mille feux (la maîtresse aime bien quand j’écris comme ça, avec des mots du dictionnaire).

Au pied du grand sapin, il y a des lutins, des cadeaux, des rennes en peluche et un gros père Noël comme dans les livres. Celui-là, ça pourrait être le vrai. Il a une grande chaise dorée comme un trône et les enfants font la queue devant lui. Ils attendent leur tour de lui monter sur les genoux pour être pris en photo par un lutin. C’est marrant, je ne pensais pas que les lutins pouvaient être des filles. En plus, ceux-là, ils font plus sourire les papas que les mamans.
En fait, je ne sais pas si j’ai envie de faire la queue avec les autres enfants. Je n’aime pas l’idée d’aller m’asseoir sur les genoux du père Noël, surtout que ce n’est sûrement pas le vrai. Pourquoi ce serait lui le vrai père Noël et pas un autre ?

Y a des pères Noël, tu sais tout de suite que ce sont des faux : les tout maigres, les qui ont la barbe qui se décolle, les qui ont les bouts de cheveux noirs qui dépassent de la perruque blanche. Pour d’autres, il faut faire plus attention pour voir que ce n’est pas pour de vrai. Des fois, tu cherches un moment le petit détail qui fait que tu es sûr que ça ne peut pas être le père Noël : des bottes vertes en caoutchouc, une voix pas possible qui me fait penser à mon hamster Kiki, ou juste parce qu’il pue le Ricard.

Mais, en fait, même un père Noël aussi bien que celui du Printemps, je ne vois pas pourquoi ce serait le vrai plus qu’un autre. Il devrait être au Pôle Nord, en train de réviser son traîneau. Et puis ce n’est pas comme s’il pouvait être partout, même si Mémé dit qu’il est magique et tout. Moi, je sais que ce n’est pas vrai. Il ne peut pas être partout. Je sais qu’il ne peut pas être chez Draga.

Draga, c’est ma nouvelle copine. Elle est arrivée, comme ça, un beau jour, en plein milieu de l’année. Comme je ne voulais plus rester à côté de Pierre-Emmanuel, j’ai proposé qu’elle s’assoie à côté de moi. Pierre-Emmanuel, je ne l’aime pas du tout. C’est toujours lui qui veut s’asseoir à côté de moi. Il dit qu’il est amoureux de moi. Mais moi, je m’en fous, je préfère Gonzague. Gonzague, il sait me faire rire. L’autre jour, il a même mis des chaussures qui glissent pour faire du patinage artistique sur la glace de la cour. Il s’est fait très mal quand il est rentré dans le poteau de basket, mais il riait quand même en faisant le clown, juste pour me faire rire. Alors que Pierre-Emmanuel m’ennuie. Il est toujours sérieux et il sait toujours tout sur tout. C’est lui qui m’a fait remarquer que cette histoire de père Noël, faut être un peu benêt pour y croire. Mais moi, je ne suis pas benêt et je sais que je n’aimerai jamais Pierre-Emmanuel. Quand je lui ai dit, il m’a juste regardé un long moment en silence et il a répondu :
Je m’en fous, j’ai toute la vie devant moi pour te faire changer d’avis

Du coup, j’ai préféré changer de place pour me mettre à côté de Draga. Elle est jolie Draga. Elle a les cheveux noirs et les yeux d’un écureuil. En tout cas, c’est à ça qu’elle me fait penser quand je la regarde. Mais ce que je pense le plus, quand je regarde Draga, c’est qu’elle est partie de son pays parce qu’il y avait la guerre. C’est bizarre, comme ça, de regarder une petite fille comme moi et de savoir qu’un monstre horrible qui s’appelle la guerre la fait fuir de son chez elle, de ses jouets, de sa chambre, de son petit monde. Il paraît que dans son pays, il fait toujours beau, qu’il y a du soleil et des orangers, des jardins magnifiques. Elle me dit que c’est le plus beau pays du monde et que quand la guerre sera finie, elle retournera au Liban. Moi, je me dis que le père Noël, il ne doit pas connaître son pays. Il ne doit pas connaître non plus Draga, sinon, il n’aurait pas laissé la guerre la chasser de chez elle. La guerre, rien que le mot me fait peur. Et c’est tellement trop gros pour poursuivre une petite fille, surtout une petite fille que je connais, une petite fille assise à côté de moi, en classe.

Ma mémé me dit aussi que le père Noël, il récompense les enfants sages, mais faut vraiment être benêt, comme le dit Pierre-Emmanuel, pour y croire. Nicolas, c’est une teigne. Il regarde les filles faire pipi par le trou de la serrure des WC. Je le sais, parce qu’un jour, j’ai vu son œil qui me regardait pendant que je me rhabillais. Après ça, je ne voulais plus faire pipi à l’école, même si ça fait mal en bas au bout d’un moment. L’autre jour, j’ai tellement eu envie de faire pipi que j’ai couru jusqu’aux WC, malgré Nicolas et malgré Laure qui tape les filles pour qu’elles lui donnent des trucs. Mais le temps que j’enlève le manteau, le pull, le sous-pull qui gratte, que je décroche les bretelles de ma salopette qui étaient dessous, j’ai senti le pipi chaud qui coulait dans mes collants de laine et mes bottes de neige à poils. J’ai dû traverser toute la cour de récré avec du pipi plein les collants pendant que Laure et Nicolas se moquaient de moi. J’avais honte et je ne voulais plus retourner en classe ou parler à Gonzague. Eh ben, malgré tout, à Noël dernier, Nicolas et Laure ont eu de super cadeaux. Alors que le petit Jacques qui est mon ami, qui monte super bien à la corde à nœuds et qui n’a jamais de Schtroumphes ou de billes pour jouer, il a eu des cadeaux tout pourris.

Alors, cette année, je ne vais pas me faire avoir. J’ai bien regardé à la maison, y a pas de cheminée, y a que le chauffage central et le vide-ordures de l’immeuble et vu son ventre, le père Noël, il peut pas passer par là. La porte est fermée à clé. La seule possibilité, c’est le balcon. L’année dernière, j’ai bien tenté de ne pas dormir pour le chopper, celui-là, mais ça n’a pas marché. À moment donné, c’était le jour et les cadeaux étaient au pied du sapin. Et il n’y avait pas de traces de pieds dans la neige du balcon, même pas une crotte de renne, rien.
Alors, je vais faire comme les trappeurs du Grand Nord de mon livre sur les loups : je vais piéger le père Noël. J’ai trouvé dans les affaires de papa du fil de pêche. Il m’a dit un jour qu’avec ça, on pouvait tirer une baleine. Ça devrait suffire pour un gros vieux bonhomme.
Une fois que papa m’a dit bonne nuit et qu’il a éteint la lumière, j’ai pris ma lampe torche et j’ai tendu plein de fil de pêche en travers de la porte, serré bien fort avec des nœuds du Manuel des Castors juniors et j’ai fait très attention en attachant dessus le grelot de mon singe en peluche.

Les grands peuvent toujours me raconter ce qu’ils veulent, magie ou pas, cette nuit, je saurais enfin la vérité sur le père Noël.

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