À moment donné, ils ont compris. Ils ont compris qu’il n’y avait rien à attendre des autres, des relais habituels. Ils ont compris qu’ils allaient devoir prendre leur destin en main.


Le torrentAlors, le plus simplement du monde, ils ont décidé de se réunir. Et d’inviter toutes les personnes de bonne volonté à les rejoindre. Je crois qu’ils ont été déçus, quelque part, quand ils se sont retrouvés à une petite douzaine dans une grande salle encombrée de chaises vides. Ils devaient être quelque peu désappointés, mais n’en ont rien laissé paraître et ont commencé à discuter avec ceux qui avait fait l’effort de venir, un vendredi soir un peu frileux, quelque part au milieu de nulle part.
Poser quelques constats amers, ouvrir les vannes de la colère, se laisser porter par l’émotion, par la nécessité absolue de faire quelque chose, par l’envie irrépressible « d’en être ».

Faire.
En être.
Retrouver le goût de l’action.
Semer les germes de la résistance. À tout prix.

Tout le monde n’est pas d’accord sur tout, mais personne ne se laisse distraire par les points de divergence, on se concentre sur la formidable impulsion que nous voulons tous donner au mouvement. Malgré tout. Malgré la déception des derniers jours, malgré les petits matins qui déchantent, malgré les petites lâchetés et les grandes trahisons, malgré le sentiment d’impuissance, immense, tenace, omniprésent, qui nous talonne, chaque jour.

C’est décidé : le 23, on relocalise la lutte, on appelle à manifester au bled, là, comme ça, sans rien d’autre que notre détermination et nos convictions. Pas de syndicat, pas de leader politique, juste des citoyens qui ont décidé de ne pas lâcher le morceau. Envers et contre tout.
Bien que tout semble perdu.
Parce que tout semble perdu.

Relocalisation de la lutte

Il fait froid et moche en ce mardi matin, mais pas aussi moche que la météo l’avait prédit. Pendant le WE, j’ai fait passer l’info de notre petite manif à nous tous seuls dans les relais alters nationaux. C’est marrant, l’intersyndicale, de son côté, en parle le moins possible de cette journée d’action. Comme si elle avait peur que ça marche quand même. D’ailleurs, pour le Gers, nous sommes la seule manifestation répertoriée. Je sais, par la bande, qu’il y a une « retraite aux flambeaux » prévue le soir même au bled en chef, mais presque personne n’est au courant. Chut… il ne faudrait pas que ça se sache ou que l’on dérange qui que ce soit. Un peu plus tôt dans la matinée, j’ai encore accroché 2, 3 potes par mail, ainsi que @les2terres, un twittos encore plus enragé que moi, qui préfère venir à notre sauterie improvisée au milieu de nulle part que d’assister à l’enterrement en petite pompe du mouvement de contestation, tel qu’il est honteusement mis en scène par les syndicats dans les grandes villes.

Même les militants encartés n’ont pas été prévenus des actions de la dernière journée de lutte. Parce qu’il est important qu’il n’y ait plus personne dans les rues, plus personne pour gueuler, plus personne pour s’insurger contre les saloperies qui nous sont faites, jour après jour. Les gens auront mal au cul, mais chez eux, en en régurgitant leur impuissance sur leur canapé. C’est clairement l’idée. Mais ce n’est pas la nôtre.

Cela dit, je suis une femme de peu de foi. J’ai déjà prévenu mon cyberpote que si on se retrouve les 15 gus habituels abonnés à toutes les manifs devant les arènes, on sera déjà bien contents. D’ailleurs, pendant que je m’approche du lieu de rendez-vous à grandes enjambées enjouées, c’est à peu près tout ce que le correspondant de Sud-Ouest a à photographier. Petit pincement au cœur. Vite balayé par la joie de retrouver quelques trognes familières.

Et puis, au bout de la place, un petit groupe qui s’accroche autour d’une pancarte. Il manque du monde. Les organisateurs se font attendre… J’avais oublié le fameux quart d’heure gascon, d’une ponctualité irréprochable. Et les voilà qui arrivent de partout. Les habitués, les copains, et puis les autres. Tous les autres. Mêmes les jeunes. Mes gamins du lycée, fidèles au poste.

Nous n’étions qu’une poignée, nous voilà une petite foule.
Réjouie.
Et fière de se compter si nombreuse.
70. 80. Peut-être plus. Gérard, le prof de math, en trouvera 113.
113, pour un bled de 2000 habitants ! Probablement le plus fort taux de mobilisation de toute la France. En partant de rien. En n’étant personne. Juste quelques citoyens qui, dans l’adversité, alors que jamais le rouleau compresseur que nous combattons n’a été aussi puissant, aussi intransigeant, quelques citoyens qui n’ont pu se résigner et qui ont su cultiver l’esprit de résistance.

Recréer l’imaginaire démocratique

Quel drôle de cortège avons-nous formé. Pas de grands cris, pas de musique assourdissante, pas de pancartes ou de banderoles. Juste une petite foule compacte qui fait le tour du bled, fièrement, vivement, tout en discutant abondamment.
C’est fou ce qu’on a pu discuter, tous ensemble. Confronter nos idées, nos envies, nos projets. Nous engueuler, aussi, et tout évacuer d’un grand rire satisfait. Je navigue un peu, je renifle cette bonne atmosphère citoyenne. Je chemine un moment avec le vice-président du conseil général. Un bien beau cortège, trouve-t-il. Et une belle énergie. Je trouve aussi. Une belle énergie. Un bel élan démocratique. Quelque chose de dense, de solide, de précieux et de vivant. Imprévisible, mais tellement porteur d’espoir.

On ne se disperse pas à la fin de la marche. On discute par petits groupes, puis on se retrouve une bonne quarantaine à investir la salle d’animation, un peu plus douillette que le pavé. Pour une prise de parole citoyenne.
Annoncer les dernières avanies de notre gouvernement antisocial. Répondre aux questions, nombreuses. Démonter les argumentaires des médias qui n’ont eu de cesse de présenter toutes les régressions sociales en cours comme des réformes nécessaires.
Démontrer systématiquement que nous sommes au cœur d’une guerre idéologique totale dans laquelle le camp d’en face ne compte pas faire de prisonniers.

Mais au final, ça sert à quoi, tout ça ? On sert à quoi, ici, à manifester ? Ça ne marche pas.

Je la retrouve bien là, la leader syndicale du lycée, avec ses doutes et ses questions. Mais cette fois-ci, je ne suis plus la seule à pouvoir répondre, face à son désarroi, son inquiétude et son profond sentiment d’impuissance.
Tout est là !
Nous sommes là !
Nous parlons, nous échangeons, nous rêvons à voie haute, nous partageons nos peurs, nos espérances.
Et rien que cela, ça change tout.

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