La ballade irlandaise qui me tient lieu de sonnerie de portable m’arrache subitement de ma sieste quotidienne : tu devrais y aller ; je n’ai jamais vu autant de flics devant le lycée ! La minute d’après, je m’engouffre en titubant dans mon carrosse de combat, la joue encore marbrée des plis de mon oreiller.

Force de dissuasion

Je pourrais partir sur un couplet emphatique sur la dure condition du journaliste ou du correspondant de presse, sauf que je ne suis rien de tout cela. Pas de carte bouclier professionnelle pour éviter de manger du tonfa en fin de cortège, pas de droit au silence, ni à la protection des sources, d’exonération de TVA, de salaire, mirobolant ou pas. Non, rien d’autre que la volonté farouche de témoigner, encore et toujours, de la brutalité des temps présents, rien d’autre que mon œil en embuscade derrière mon viseur, rien d’autre que des mots, de simples mots, mis au service de la vie des autres, de leurs paroles, de leurs espoirs, de leurs actes et de leurs découragements.

Je suis là quand il n’y a plus personne. Quand les médias officiels ont fini de couvrir l’événement de la journée, de cracher du chiffre, de jouer à la fausse objectivité et que tout le monde est rentré fissa dans la tiédeur des salles de rédaction pour servir la vérité vraie. Je suis là à la fin du cortège. Je suis là pendant les prises de paroles démocratiques, les AG, les débats, les casse-croûte improvisés, les blocus. Je suis une parmi la foule, la fille d’à côté, la camarade de combat et je recueille les témoignages, raconte les petites histoires que l’on dit sans importance, mais dont l’imbrication croisée au cours du temps, des rencontres, des échanges, tisse la toile des relations sociales, celles qui font sens dans un monde qui a perdu tout repère, tout sens de la mesure, du collectif, de la simple idée de la grandeur des convictions.
C’est peut-être pour cela que lorsqu’au fin fond d’un bled de cambrousse, les gamins font face à un mur bleu horizon, c’est moi que l’on appelle et que je me retrouve seule adulte au milieu d’une toute petite centaine de lycéens.

Je suis passée une première fois en voiture, vite fait, pour évaluer les forces en présence : un gendarme pour trois lycéens, du jamais vu dans le bled ! Du coup, je décide de me garer plus loin, dans la cité des profs, et d’arriver l’air de rien, en me mélangeant à un petit groupe de gamines qui ne savent pas encore si elles vont aller en cours. De loin, je peux vaguement faire illusion, même si ma stature naturelle me permet plus facilement de me fondre dans un groupe de sixièmes.

Je reconnais quelques têtes dans le lot de ceux qui se sont lancés dans l’atelier carton. C’est réciproque, je ne suis donc pas classée ennemie.

  • On dirait que vous êtes moins nombreux que la dernière fois, non?
  • Ben faut voir ce qu’ils ont mis en face : il y en a à qui ça a foutu la trouille.
  • Tu m’étonnes.

Ambiance bon enfant malgré de fréquents coups d’œil en biais vers le déploiement de force de la gendarmerie. Le proviseur rejoint l’établissement après avoir discuté avec les responsables des manifestants et deux gendarmes locaux. Je navigue entre les petits groupes de lycéens qui piétinent un peu sur place.

  • Ouais, les bâtards, qu’est-ce qu’ils nous veulent, là?
  • Ouais, connards de poulets!
  • Ils nous cherchent, ils nous cherchent.

Les gamins sont un peu chauffés à blanc par tout ce bleu que personne ne s’explique. Je vais au centre du groupe des nerveux, comme un teckel dans une réunion de Saint-Bernards :

  • Justement, le truc, c’est de ne pas tomber dans le panneau et de rester concentrés sur l’action que vous aviez prévue.
  • Bande de bouffons!
  • D’après toi, pourquoi il y a autant de flics alors que c’est juste une petite manif tranquille de lycéens avec des cartons?
  • Ben, ils nous cherchent. Ils nous cherchent et ils vont nous trouver!
  • Exactement : ils savent que quand ils sont nombreux, ils rendent nerveux. Alors, vous allez les décevoir et être plus malins qu’eux. Ça devrait être possible d’être plus malins qu’eux, non?
  • Heu… ouais
  • Bon, aller, aux cartons, les gars!

Je n’avais pas prévu ça. Je pensais juste être présente pour témoigner, mais me voilà embarquée dans le mouvement, comme une nécessité, le refus de l’imposture de l’observateur neutre. Je ne suis pas neutre. Je me fous de la neutralité. Je veux juste que les gamins rentrent en une seule pièce, ce soir, chez eux ou à l’internat.

  • Il paraît qu’il y a des lycées où si tu vas à la manif, tu n’as pas le droit de rentrer dormir après!
  • Je dirais que c’est illégal de laisser des mineurs à la rue. Et dans tous les cas, ça devrait intéresser les parents.

La nervosité est palpable. Les gamins laissent entre eux et le détachement de gendarmerie le mur formidable des cars de ramassage scolaire. Je les imite. Pas envie d’être remarquée dans le lot.
Le petit cortège se forme et l’enthousiasme ravageur des jeunes l’emporte sur la faiblesse des rangs.

On sort du parking alors que les derniers fourgons de gendarmes démarrent et s’éloignent sans autre forme de procès. La voie est libre, mais la foule reste sur ses gardes : certains gamins savent que ça a dégénéré dans des villes plus importantes et malgré les déclarations bravaches, personne n’a envie d’aller au tas.

  • Bon, ils ont dit qu’on peut défiler, mais qu’il faut pas gêner et qu’on doit rester sur les trottoirs.

Éclat de rire général.

Les mômes défilent comme d’autres envahissent la Pologne : au pas de charge. Comparé aux cortèges intersyndicaux au train de sénateurs, devancer une manif de lycéens demande une excellente condition physique. Arrivée au premier carrefour : rien. La tête de cortège avance prudemment au centre de la route, puis, la circulation enfin arrêtée, s’étend sur toute la largeur avant de reprendre le défilé marathon. Pas besoin de se serrer sur les trottoirs, à la vitesse où ils tracent, les voitures prises dans le mouvement sont à peine ralenties. Ça chantonne un peu, toujours le même refrain, toujours sur le même air, qui date de la réforme Devaquet. Le tour du bled est bouclé en un temps record et le petit troupeau peine à remplir la place de mairie pour la traditionnelle — déjà — délégation lycéenne. De toute manière, le maire n’est pas là, pas de bol, aujourd’hui, il est d’enterrement.

  • Bon alors, qu’est-ce qu’on fait?
  • On monte un barrage!
  • Ouais!
  • Oui, mais où?

Petit regard en biais de la représentante du syndicat lycéen vers l’adulte de service, autrement dit, moi.

  • Ben, pour faire un maximum de désordre avec un minimum d’effectif (ce qui est notre cas), il faut investir le carrefour des Cordeliers.
  • Ouais, tous aux Cordeliers!

Et les voilà repartis comme des dératés pendant que je suis brusquement propulsée conseillère en logistique de crise.
Au carrefour, deux gendarmes nous attendent déjà dans leur fourgonnette. Petit flottement sur la manière de procéder. Les plus courageux s’assoient directement au milieu de la chaussée, pendant que les autres interrogent du regard la circulation plutôt fluide à cette heure. C’est là que les deux gendarmes se glissent dans le groupe de lycéens, discutent deux minutes avec les leaders désignés fort habilement pour les besoins de la réunion du début de manif et repartent ensuite observer la suite des événements dans leur véhicule. La suite, c’est la petite syndicaliste qui se précipite sur moi :

  • Là, ça craint : ils ont dit que si on bloque la circulation, on sera responsables avec machin. Qu’est-ce qu’on fait?

Merde, me voilà conseillère juridique, maintenant!

  • Ben je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du droit fondamental de circuler, mais bon… Je ne sais pas… un barrage filtrant, ça pourrait le faire, non? Ça circule, mais vachement lentement. Il n’y a rien de précisé sur la vitesse de ce fameux droit de circuler.

Elle repart vers la fourgonnette, discute un peu et voilà la troupe qui se met en position sur le modèle de l’ancienne DDE : une moitié de chaussée bloquée à la fois. Circulation alternée, solution alternative, pour des mobilisations locales innovantes.

Quand le bout de la file de camions bloqués sort du champ de vision, hop, les gamins changent de côté, laissent se résorber le petit bouchon qui se reforme aussitôt sur la voie qu’ils occupent à présent. La plupart du temps, les conducteurs ne disent rien et prennent leur mal en patience. Quelques routiers manifestent leur soutien à grands coups de barrissement de camions, beaucoup de gens adressent des petits saluts amicaux et seuls un ou deux cowboys les traiteront de petits cons qui feraient mieux d’aller travailler en classe plutôt que d’emmerder les braves gens. J’aime bien les cowboys. Certains sont tellement persuadés de leur importance qu’il leur est insupportable de ralentir leur course ne serait-ce que de trois minutes. Ils tentent alors des manœuvres hasardeuses et désespérées qui se soldent généralement par le blocage inextricable du carrefour que nous maintenions pourtant en circulation réduite. De ce point de vue-là, leur connerie égocentrique est notre meilleure alliée pour faire du beau blocus 100 % légal.

Je photographie consciencieusement ce petit ballet à l’usage des apprentis bloqueurs quand les deux gendarmes ressortent de leur camionnette et se dirigent franchement vers moi. Là, je me dis que cette fois-ci, mon compte est bon. Je ne fais rien d’illégal, mais bon, je suis la seule personne qui a nettement plus de 18 ans et par les temps qui courent, on a parfois l’impression que ça suffit largement à s’attirer des ennuis avec la maréchaussée. Un malabar à chaque épaule, je décide de continuer à photographier comme si de rien n’était. De toute manière, 90 % de la population du bled peut passer pour des malabars à côté de moi.

  • Hummm… ça se passe bien, hein?

C’est le plus petit qui vient de parler. Il n’a presque pas besoin de se pencher pour me parler.

  • Oui, oui, c’est sympa, comme ça.
  • Oui, c’est moi qui leur ai donné l’idée de la circulation alternée.

Zut, je croyais que c’était moi…

  • Vous êtes tous seuls?
  • Oui.
  • Vous étiez nombreux, tout à l’heure, au lycée.
  • Ha, ça. Oui, c’est un ordre du préfet.
  • Ha bon? C’est pas un peu disproportionné, pour le village, autant de policiers?
  • Vous savez, c’est la préfecture qui a décidé.
  • Oui, mais ça a tendance à compliquer les choses, avec les jeunes, quand il y a autant de forces en présence…
  • Oui, on le sait bien. Plus il y a d’uniformes, plus ça excite les jeunes. C’est pour ça qu’on a discuté et que je les ai convaincus qu’à deux, on pouvait se charger de tout… en plus pacifié. Et vous, vous bossez pour qui?

La question qui tue et que je n’attendais plus.

  • Je suis indépendante. Je bosse essentiellement pour des médias Internet. C’est bien, les médias Internet, plus réactifs, plus riches.
  • Ha… pour qui?
  • Pour qui veut m’acheter des trucs… comme OWNI. C’est bien, OWNI, comme un OVNI, mais avec un W. Ils font pas mal de papiers sur la technologie et les médias, mais je pense qu’ils vont faire plus de politique, prochainement.
  • Ha, d’accord.

Pendant que les jeunes décident de la fin de leur action de blocage, le policier se décale pour être plus franchement face à moi et reprend la conversation.

  • Enfin, ça s’est bien passé, c’est l’essentiel, même si je trouve quand même que les gamins manquent un peu de sens de politique.
  • Ah bon, pourquoi vous dites ça?
  • Si vous les interrogez sur les retraites, ils sont contre la réforme, mais ils n’ont pas de discours construit autour. Voyez les slogans : ils les ont repris ailleurs, ce ne sont pas les fruits de leur réflexion.
  • Oui, mais bon, ils débutent, il faut leur laisser le temps de se construire…
  • Je suis désolé, quand vous manifestez, la moindre des choses, c’est d’avoir une pensée politique construite, c’est pouvoir débattre et argumenter pour convaincre les autres, pas pour les forcer. Vous savez, quand j’étais étudiant, j’ai participé à des mouvements de grève, les manifs Devaquet, j’y étais, mais j’avais aussi une pensée politique derrière.

Un gendarme gauchiste! Qui a été en fac. Qui a peut-être caillassé du CRS en son temps. Qui accepte les ordres et la hiérarchie, parce qu’il a signé pour ça, mais qui croit encore à la police de proximité, à la marge de manœuvre infime, mais réelle que tout ordre laisse toujours dans son interprétation. Une étincelle d’humanité de plus à ma patiente collection.
Une raison de plus d’espérer, de croire en l’humanité.
Et en la légitimité intrinsèque de la lutte.

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