On ne mesure jamais aussi bien la valeur que de ce que l’on a perdu.


Pause syndicaleMéfiez-vous des évidences ! Interrogez-les, soupesez-les ! Derrière chaque chose banale, incontournable, normale se cache un univers auquel vous n’avez pas accès. C’est ce que vous ne pensez même pas, ce que vous ne voyez pas, ce que vous ne mesurez pas, qui est probablement le plus important et le plus vital pour vous. Et seule son absence va, par contraste, vous révéler à quel point cela était nécessaire, indispensable, incontournable.

La démonstration par le vide

Les invisibles, les sans-grade, les figurants, les clandés… ceux que l’on ne voit pas, qui comptent pour rien, sont généralement ceux qui tiennent toute la structure sociale sur leurs épaules. Les Mexicains, méprisés aux États-Unis et pourtant présents partout ont déjà fait la démonstration de leur puissance, rien qu’en menaçant de disparaître une journée entière. Les dominants font toujours semblant d’ignorer à quel point ils dépendent de la piétaille, à quel point leur propre règne est fragile. Que les petites mains disparaissent du paysage subitement et voilà le roi qui parade nu, au milieu des boulevards déserts. On mesure la puissance et la richesse des nations à leur PIB, on résume le corps social à sa capacité de produire de l’argent, de la valeur ajoutée et on fait semblant de ne pas voir que ce que l’on appelle l’économie n’est que la partie émergée de l’iceberg de notre civilisation, que l’on pourrait faire disparaître sans peine les patrons, les contremaîtres, les chefs, les boursiers, les banquiers, les décideurs, que notre monde, étrangement, resterait encore sur ses pieds. Mais que les éboueurs se croisent les bras et voilà le hideux visage de la pourriture, de la saleté, des courses de rats le long des façades, des odeurs putrides et des miasmes délétères, qui contemple la cité perdue en ricanant.

Parce que l’essentiel est ce que l’on ne voit pas, parce que la vraie richesse est ce dont on ne peut imaginer se passer.

  • Ce n’est pas que nous ne partageons pas les tâches ménagères, mais j’ai découvert un jour que pour mon mari, le frigo était un instrument magique. Quand les gosses amenaient des copains à la maison, il disait : ne vous en faites pas, je m’occupe de tout ! Et il ouvrait le frigo. Et voilà, il faisait à manger pour tout le monde. Mais il ne s’était jamais posé la question de savoir comment le frigo se remplissait. Il l’ouvrait et il se débrouillait toujours. Jusqu’au jour où je n’ai pas fait les courses en rentrant du boulot. Ce jour-là, il a compris que le frigo, il ne se remplissait pas tout seul.

D’accord, elle est militante féministe, mais comme la plupart d’entre nous, elle se démerde pour que la PME familiale tourne sans accrocs. Que la maison soit toujours accueillante, le linge propre et la bouffe dans le frigo. Comme un réflexe conditionné. L’homme fait la vaisselle. Il mijote ses grands classiques, les jours où il y a du monde. Des fois, même, il a découvert comment appuyer sur le bouton de la machine à laver. Si c’est un oiseau rare, il sait repasser ses chemises et classer ses chaussettes deux par deux.
C’est un homme moderne, quoi !
Proféministe en diable.
Il sait changer les couches du nain.
Et de son stage au MacDo quand il était étudiant, il a ramené l’art de passer la serpillière en huit.
Alors, du coup, elle se dit que c’est cool, la nouvelle génération d’hommes !
Et qu’elle peut mettre la pédale douce sur ses revendications féministes, au moins à la maison.

Mais en fait, elle ne fera jamais aussi bien la démonstration de son importance de femme qu’en cessant d’être là, de faire à longueur de temps toutes ces petites choses sans importance qui font que toute la structure ne tient que par son travail continu et discret.
Les hommes ne prennent toute la mesure de la place réelle que prenait leur femme dans leur vie que le jour où elle les plaque.
En plus du désert affectif.
Quand la vaisselle ne disparaît plus toute seule dans le placard, lequel devient trop petit. Le frigo ne se remplit plus. Les gosses ne rentrent plus miraculeusement de l’école, ils ne trouvent pas tout seuls le chemin du cabinet médical et de la pharmacie, leur emploi du temps de ministre rentre subitement en conflit ouvert avec celui de leur père. Et qui s’occupe du gâteau d’anniversaire, des étrennes des pompiers, du flux subtil des factures, de la visite aux grands-parents, des relations diplomatiques avec les voisins, et des innombrables sollicitations de la vie scolaire ? Organisation des loisirs, des emplois du temps, réactions aux imprévus, baby-sitting au débotté, appeler le véto pour le chat et ne pas oublier le bon Carrefour pour la promo sur le pack de bière.

Et qu’est-ce qu’on mange ce soir (dans les limites des préconisations sanitaires contre les maladies liées à la malbouffe !) ?

Toutes ces choses, toutes ces taches, tous ces moments, ces renoncements, ce jonglage permanent et épuisant entre de multiples contraintes, écrasées dans les emplois du temps compressés et contradictoires, tout ce temps, ce travail cette énergie qui ne sont mesurés par personne, comptabilisés en rien mais qui sont le ciment de notre société.

Parfois, elles ont juste un rêve. Celui de ne plus se préoccuper de toutes ces petites choses insignifiantes et permanentes. Toutes ces choses qui sont la moindre des choses…

  • Ha ben merde, je n’ai plus de dentifrice ! T’as pensé à prendre un tube de rechange ?

Penser pour les autres, pour le reste de la famille. Ne se voir notifier que les manquements, les oublis, les ratages. Le travail invisible du quotidien, comme le technicien qui sait qu’il a réussi sa prestation quand personne ne parle technique.

  • Tu vois, un petit coup d’éponge juste après, ce n’est rien à faire.

Effectivement, ce n’est rien. Un petit rien qui suit un autre petit rien, des petits gestes anodins et sans importance qui s’empilent comme les couches du millefeuille et nous rendent indisponibles jusqu’à justifier les différences de salaires, les différences de retraites. La multitude des petits riens qui forme un grand tout, celui de la condition de la femme moderne, ce continent inconnu de travail constant et invisible. Celui sur lequel repose tout le reste. Notre abnégation qui assure leur confort. La source de toutes les inégalités.

À quand la grève générale des femmes ?

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