J'adore!
Laissez-nous vivre encore un peu, par Le Monolecte

Ce n’est pas la rue qui gouverne. L’affaire est entendue depuis 2002 et son grand bond en arrière. Mais que cela ne nous empêche en rien d’ouvrir encore bien grand nos gueules de prolétaires.

Il n’a échappé à personne que depuis 2003, le petit peuple qui vote avec ses pieds et vit de sa sueur a ramassé défaite sur défaite. Salaires qui fondent sous les effets conjugués des rabots législatifs antisociaux, de la cupidité des marchés, de l’avidité des patrons et de la peur immonde du chômage comme la banquise se meurt dans la moiteur du changement climatique. Douleur au travail de plus en plus forte, lancinante et insoutenable pour tous ceux qui subissent la convergence du chômage de masse qui courbe les échines et assèche les revendications tout en chargeant la mule de ceux qui sont épargnés, pour un temps, avec les méthodes de management les plus agressives, les plus régressives, les plus barbares que l’on ait appliquées depuis l’époque bénie des Zola et Dickens. Difficulté à vivre au quotidien en augmentation permanente, comme les fameuses dépenses incompressibles, logement, énergie, transport, télécommunications, ce qui coincent les plus vertueux de la bourse d’entre nous dans un effet de ciseau imparable qui nous appauvrit chaque jour un peu plus. Et sans cesse, avec la régularité du ressac, de nouveaux renoncements, de nouveaux reculs, de nouveaux sacrifices nous sont demandés sans cesse, sans répit et sans aucune perspective que cela ne serve en quoi que ce soit à améliorer notre sort commun un jour.

Et il faudrait qu’en plus, on veuille bien fermer notre gueule ?
Et il faudrait qu’en plus, on se résigne et que l’on dise quelque chose de l’ordre de merci maître et merci encore de me laisser survivre un jour de plus ?

Bien sûr, personne n’est dupe. Les syndicats ne représentent plus que les intérêts du sommet de leur hiérarchie, laquelle s’est scrupuleusement alignée sur ceux de ceux qui nous asservissent. Bien sûr, les journées de mobilisation nationales ne sont qu’un cadeau de plus fait au patronat, un jour sans salaire, un jour de rogné, un jour à tester l’optimisation du fonctionnement de la structure en effectif réduit. Bien sûr, les organisations syndicales prennent grand soin que tout soit parfaitement huilé, balisé, encadré, que rien de déborde, que rien ne puisse leur échapper.

J’ai vu la foule arriver par grappes au point de rendez-vous, bien avant l’heure, tous pressés, déterminés, concentrés. Je les ai entendus raconter l’exploitation au quotidien. Je les ai vu regarder les banderoles des autres, écouter les autres revendications, comparer, échanger. Pendant que la sono déverse sa musique guillerette qui prive la foule de ses cris, de ses colères, de ses hurlements, ils se sont regardés et ils se sont comptés. Ils ont mesuré l’exaspération des autres, si semblable à la leur, ils ont pu apprécier la masse, immense, de ceux qui rêvent d’en découdre, de ceux qui refusent de laisser tomber.
Et même si la foule s’est subitement dispersée, comme évaporée, juste à la fin du cortège, il y a, dans ces grands rassemblements bon enfant, comme la quête de l’approbation générale, la nécessaire confrontation aux autres, la nécessité de se sentir, non pas seul avec sa rage, mais porté par l’élan collectif.

Ils pensent canaliser notre colère légitime par leurs mises en scène, leurs gestuelles et leurs mots dérisoires, ils sont certains que chaque journée où nous nous retrouvons pour battre le pavé pour ne rien obtenir ensuite est une étape de plus pour l’intériorisation de notre prétendue impuissance collective face au rouleau compresseur qui nous écrase.

Mais ils se trompent.
Chaque jour qui se couche sur l’échec de ces mobilisations bien balisées nous prépare tous à d’inéluctabilité de l’épreuve de force avec le pouvoir corrompu. Chaque action vaine de ce qui nous est présenté comme le fonctionnement normal d’une démocratie représentative rend encore plus urgent l’avènement d’une démocratie pleine et entière qui ne s’exercerait pas contre et au détriment du peuple. Chaque « promenade de santé » qui ne dérange plus personne et que ceux qui prétendent nous gouverner traitent par le mépris nous rapproche d’autant de la nécessaire confrontation directe que certains appellent de leurs vœux et que tout le monde redoute encore un peu.
Pour combien de temps ?


À voir, ressentir, parcourir : reportage photographique de la manifestation à Toulouse

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