La vraie vie, c’est rarement aussi réussi qu’une bonne scène de cinéma.


Fin de cortègeNous aimons autant le cinéma parce qu’il restitue à coups sûrs cette part de perfection, de rêve et de précision dont la vraie vie est tellement avare. Prenons les scènes d’amour au cinéma. Ces instants de lumière et de musique douces, où les regards se vrillent l’un dans l’autre, où d’un frôlement, d’un glissement, les deux héros se retrouvent enlacés, pantelants, les lèvres soudées dans un moment d’éternité, les corps fébriles qui se découvrent dans le froissement délicat des vêtements qui tombent d’eux-mêmes sur le sol, comme les corolles épanouies d’un effeuillage de marguerites. C’est magnifique, ça nous transporte et nous nous prenons à rêver de grands moments de romantisme débridé et d’érotisme maîtrisé.
Sauf que dans la vraie vie, on tombe rarement sur le grand amour au bon moment et au bon endroit, un timing même approximatif est un tour de force, on détourne les yeux d’un ricanement gêné parce qu’on ne peut soutenir un regard de braise, on est le plus souvent trop crevé et/ou déprimé pour penser à la bagatelle, on bricole comme on peut, avec qui veut bien, en fermant les yeux sur tout ce qui déconne, en attendant mieux ou en se résignant, et quand, par le plus grand des hasards, tout semble converger vers un moment de partage amoureux, les dents s’entrechoquent, les langues se font un bras de fer, l’agrafe du soutien-gorge fait de la résistance, le slip refuse de passer l’obstacle des genoux, les coudes éclatent les côtes, la plupart des étreintes seraient plus faciles si l’on était manchot ou unijambiste, les peaux moites s’accrochent et ne glissent pas, les doigts s’enlisent dans les angles et le coup de reins manque étrangement de ferveur.
Dans la vraie vie, l’amour, c’est rarement comme on veut, quand on veut et avec qui on veut.
Ou alors, on est un sacré veinard.

La mort ne nous va pas si bien

La mort au cinéma jouit plutôt d’une belle mise en scène et d’un bon timing, généralement le temps de finir sa tirade. Même la guerre y est artistique, comme un vol d’hélicoptères sur fond de soleil couchant, comme une gerbe de napalm au petit matin, comme un soldat qui s’effondre sur un tapis de fleurs, deux trous rouges sur le côté droit. Il y a les belles assemblées familiales dans un hôpital calme et serein où l’on peut pleurer à grands sanglots, la tête fermement soutenue par un échafaudage douillet d’oreillers rebondis devant un parterre de médecins dignes, compréhensifs et respectueux. Ce sont les amants maudits qui unissent leurs souffles dans une ultime étreinte. Ou alors, à l’autre extrémité du spectre, c’est un grand final sanguinolent qui parachève en apothéose un bon film gore des familles.
Dans la vraie vie, la mort, c’est nettement plus banal, brutal et incongru. C’est le jeune conducteur qu’on retrouvera éclaté au pied d’un arbre le samedi soir, dans un mélange ignoble de chair et de métal. C’est la prof de 32 ans, enceinte de 7 mois, qui s’effondre brutalement en pleine classe, terrassée par une rupture d’anévrisme. C’est la mort subite d’un mec tout seul pendant qu’il déféquait et que les pompiers retrouveront deux mois plus tard, en train de se liquéfier dans les chiottes. C’est la binôme de plongée, une amie de 10 ans, qui cesse juste de vivre pendant une petite nage d’agrément et qu’une heure de réanimation ne ressuscitera pas. C’est le préma de la dernière chance qu’on doit accepter de débrancher. C’est la grand-mère paralysée par un AVC qui s’incruste longuement dans son lit de mort et que le grand-père refuse de laisser partir. C’est le randonneur en montagne qui fait un pas de côté sur l’herbe humide de rosée du petit matin. C’est la ménagère parfaite qui tombe de son escabeau en dépoussiérant son lustre. C’est le cycliste qui croise un chien en pleine course. C’est l’agriculteur qui se retrouve sous son tracteur ou le chasseur qui tombe de sa palombière. C’est aussi et surtout les vieux en fin de course qui crèvent tous seuls dans des hôpitaux habités par le fracas métallique du chariot de cantine qui s’approche dans le couloir, dans une dernière inspiration muette qui sent le détergent, l’urine et la soupe de poireaux. C’est la grande faucheuse qui emporte indifféremment les grands, les beaux, les jeunes et les médiocres. C’est la faute à pas de chance quand un motard de 40 ans passe sous un arbre au moment précis où celui-ci décide de tomber. C’est absurde. C’est violent. C’est moche. C’est la vie.

La vita è bella

Et pourtant, la vraie vie, c’est aussi tous ces instants, tous ces moments, tous ces éclats de bonheur que nul réalisateur ou nul romancier ne saura jamais restituer dans toute leur puissance évocatrice.
C’est parfois juste cette sieste dans le hamac sous le cerisier en fleur, quand l’air est tellement doux qu’on en sent à peine la pression sur la peau nue. C’est ce repas partagé entre amis, dans le flot des conversations banales dont la seule utilité est de mettre en musique un petit moment d’éternité, entre les saveurs en bouche, les rires qui ponctuent les propos, les couverts qui claquent et la pure sensation de bien-être qui naît de l’ensemble. C’est cette marche en ville, à la montagne, à la campagne, avec cette discussion qui bouscule les idées, qui ouvre des horizons, qui crée des possibles. C’est cette journée de grimpe, dans la fournaise de l’été, qui s’achève dans un éclat de rire et dans l’étreinte glacée et bienvenue d’un torrent de montagne, juste à cet endroit où l’onde est pailletée de taches de soleil. C’est ce tour de vélo solitaire, dans le silence d’une campagne que l’on dirait oubliée des hommes, avec juste le frôlement gracieux du sabot d’un jeune chevreuil sur le bitume de la route qu’il traverse en deux bonds irréels et magiques, à trois mètres de mon guidon. C’est le rire de ma fille qui cascade de la piscine où elle est en train de s’ébrouer comme un jeune chien fou. C’est parfois juste une fulgurance, un son, une odeur sublime, un sourire aux anges qui transfigure l’autre, la lumière rasante du soleil sur un coin de paradis, un instant de pure félicité sous l’apparente banalité des choses, trois fois rien qui transforme tout, qui donne à voir et à entendre la symphonie du monde.

Tous ces moments sombreront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie, sauf si, par la magie des mots ou celle des images, quelques funambules de l’existence arriveront à en partager la sublime réalité avec le plus grand nombre, afin de nous rappeler à tous qu’il faut profiter à fond de la vie, tant qu’il y en a.

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