Nous ne sommes que des funambules aveugles qui trébuchent dans les ténèbres tout en s’imaginant savoir où ils vont.


Passe-MurailleBien plus que des outils jetant des ponts entre les gens, les médias sociaux sont de redoutables machines à remonter dans le temps. Dans un monde voué à la mobilité, les liens avec les autres se créent et se distendent au gré de nos déplacements et nombres de nos rencontres finissent par n’être plus qu’un lointain souvenir enchâssé dans notre mémoire profonde, un bout d’histoire inachevée dont on se plaît, de temps à autre, à écrire des suites alternatives.
En permettant aux figures de notre passé de nous rattraper dans le flux de notre existence, les réseaux sociaux ont l’étrange propriété abyssale de nous montrer le destin des autres, nos vieux ennemis comme nos grands amis perdus de vue, et de nous ouvrir enfin l’effrayante perspective des conséquences de nos choix… comme de nos non-choix.

Il y a un quart de siècle, mon premier amour me plaquait, me laissant seule avec une douleur encore inconnue, l’abominable impression d’être amputée sans anesthésique, la sensation qu’une main invisible et formidable étranglait mes poumons tout en m’arrachant les tripes. La douleur d’un chagrin d’amour est immense. C’est un deuil. Un deuil d’autant plus cruel que celui qui cause cette douleur est toujours là, qu’on le croise, le côtoie et qu’on est souvent le témoin involontaire et rétif de ses nouvelles amours ô combien plus réussies. Je ne sais pas si le premier chagrin d’amour est pire que les autres. J’ignore si l’âge ajoute ou retranche à notre capacité à souffrir. J’ai eu la bonne fortune de ne connaître que celui-là et d’avoir pu reconstruire une vie qui, jusqu’à présent, ne m’a pas encore laissé de regrets.

Dès le début, j’avais aimé son rire rocailleux, ses blagues de salle de garde et je passais de longs moments à le regarder jouer au foot avec ses copains sans jamais avoir pu apprendre une seule règle de ce jeu. J’aimais sa gentillesse un peu rude et maladroite, son sourire lumineux et la manière dont il pouvait tenir ma main pendant les longs moments que nous devions passer côte à côte en voiture ou en bus. J’aimais l’odeur de propre que la lessive de sa mère laissait sur ses t-shirts et qui l’imprégnait totalement. J’aimais quand il me disait que j’avais les plus beaux yeux du monde, même si je savais que ce n’était pas vrai, parce que cela rendait ses paroles encore plus précieuses. J’aimais un garçon qui m’avait fait la bonne grâce de m’aimer en retour, même si ce n’était pas aussi fort, aussi puissant et aussi ravageur que ce que je ressentais pour lui.
Nous n’étions plus tout à fait des gosses, à peine des adolescents et pourtant, même aujourd’hui, je ne sous-estime pas la force de ce premier amour, l’ampleur, la qualité des sentiments qui m’animaient alors. Chacun d’entre nous a un premier amour bien enfoui dans les strates de sa mémoire, une grande histoire dont le souvenir est poli par les ans, mais dont l’intensité a éclairé le reste de sa vie d’adulte, a infléchi certains de ses choix et de ses renoncements, en fonction de cette expérience brute, terrible et délicieuse à la fois.

Il m’avait plaquée pour la femme de sa vie.
Bon, c’était un chouïa plus compliqué que cela. Rien qu’être ado est terriblement compliqué en soi. Mais, en gros, c’était ça : il était tombé totalement amoureux d’une autre et quelle que soit sa volonté de ne pas trop me faire souffrir, il avait fait les choix qui s’imposaient à lui et m’avait ravagé l’âme pour des mois et des mois. J’avais bien cru que je ne m’en remettrais jamais, que je n’aimerais plus jamais personne. Je ne voulais même pas survivre à cette perte immense, mais la vie est puissante et têtue. J’ai fini par me consoler en pensant qu’il avait fait le meilleur choix, celui qui n’est pas fertile en regrets et rancunes tenaces, celui qui libère, plutôt que celui qui enferme et aigrit. J’ai appris bien plus tard, au hasard des rencontres, qu’il avait fini par se marier avec elle, qu’ils avaient eu deux enfants et une gentille petite vie. Je n’ai pas de penchant marqué pour la nostalgie : du haut de ma propre expérience réussie, je me suis réjouie pour lui et j’ai continué ma route.

Par la grâce de Facebook, j’ai fini par être contactée par sa sœur. J’avais été très proche d’elle pendant toute mon adolescence. Elle m’avait aidé à séduire son frère, m’avait soutenue lors de notre rupture sans jamais prendre parti, elle avait été présente, amicale et compréhensive malgré notre petite différence d’âge.
Il y a une quinzaine de jours, je suis donc allée la voir, vingt ans après que nos routes se soient séparées. Il est intrigant de voir de quelle manière des gens changent sous la pression des années tout en restant intrinsèquement les mêmes. Vingt ans, c’est une demie-vie. Une foule d’évènements plus ou moins maîtrisés qui ajoutent leur part de complexité à la trame initiale de nos personnalités sans vraiment atteindre le cœur de l’édifice. Ce sont des couches géologiques qui se superposent sans jamais enterrer le petit noyau dur de notre moi profond. Nous avons tellement changé… et tellement peu. L’essentiel est toujours là. Juste plus habillé, à peine plus complexe, plus profond, plus dense. Ce petit quelque chose d’indéfinissable qui fait que nous aimons les autres ou pas apparaît avec encore plus d’acuité qu’avant. C’est comme revenir dans la maison de son enfance : tout est plus petit, subtilement différent, mais pourtant totalement fidèle à nos souvenirs et tout de suite, on se sent chez soi.

Vingt années qui se déroulent furieusement dans une discussion à bâtons rompus, des éclats de vie avec toute leur âpreté, leurs aspérités et leurs moments de bonheur. Il y a les enfants, cette meute d’inconnus merveilleux, nés de nos parcours chaotiques et inachevés. Il y a les accidents, peu nombreux, heureusement. Il y a les trajectoires prévisibles, ceux dont on distinguait clairement la destinée à 17 ans et qui sont restés collés sur leurs rails. Il y a eu les surprises, parfois bonnes, souvent dures, les leçons de vie, comme on les appelle, celles qui rappellent que l’on ne maîtrise pas vraiment son destin, qu’on fait au mieux, tout le temps, en fonction de ce que l’on est, de ce que l’on aimerait être et de ce que l’on peut faire. Il y a surtout l’inconfortable vertige de voir enfin ce que certains de nos choix, certaines de nos actions, ont pu créer comme trajectoires et conséquences.
J’ai de nouveau 14 ans, une foi immense en l’avenir et je contemple les fils entremêlés de la destinée de ceux dont je partage l’existence, ici et maintenant. Je vois ces mots qui n’ont pas pu sortir et qui ont enfermé certains dans des vies qu’ils ne voulaient pas. Je vois ces choix, tellement simples et évidents sur le moment, qui entraînent une masse considérable de gens dans des histoires dont les ramifications ne cessent encore de se dessiner. Je vois ces gosses qui ont l’âge de leurs propres gosses et qui se démerdent, depuis tout ce temps, pour surnager dans les flots tumultueux du temps. Je suis ici et avant et je prends la mesure de l’existence humaine.

En fait, ça ne s’est pas bien passé pour lui. Même s’il a fait en sorte que tout le monde y croie pendant des années. Peut-être même est-il parvenu à se convaincre lui-même. Son amour est devenu sa prison. Il a abdiqué l’essentiel de ce qu’il était. Il a serré les dents, avec la belle obstination que je lui connaissais et il a probablement décidé que ça allait marcher, malgré tout. Il y a deux ans, il s’est effondré en pleurs chez sa sœur, a dit qu’il n’en pouvait plus, qu’il voulait divorcer, que tout ce temps, il avait eu une vie d’enfer. Les amours toxiques. Celles qui aliènent au lieu de libérer, celles qui usent au lieu de magnifier le monde, celles qui dévorent vivants les plus belles aspirations, les plus beaux élans. Je suis certaine qu’il s’est battu comme un lion contre la spirale de l’échec, sans même se rendre compte qu’il l’entretenait. J’espère juste qu’il a été heureux, un peu, même un tout petit peu avant que ça parte en couilles. Parce que sinon, rien n’aurait de sens. Ni notre premier baiser échangé dans la paille dorée par le soleil de l’été, ni cette longue marche que nous avions partagée dans la complicité de la lune et surtout pas toute cette douleur intense que le souvenir vient d’extirper de sa gangue de chair, comme une petite pierre polie par un torrent en furie.

Je ne pense pas avoir eu besoin de le détester pour guérir. Je ne pense pas que l’on guérisse des coups que nous assène normalement une vie bien remplie. Ils font partie de nous, le meilleur comme le pire. On n’oublie rien, on temporise, on éloigne, on circonscrit dans une zone tampon, on enchâsse nos souvenirs dans notre moi profond et on ajoute une couche d’écorce de plus, comme un chêne qui traverse le temps.

Après toutes ces années, je retrouve la paralysie du choix qui m’habitait quand j’étais plus jeune. La prise de conscience qu’à aucun moment, nous n’avons la possibilité d’appuyer nos décisions sur des éléments rationnels. Nos vies sont continuellement bouleversées par des choix que nous faisons sous la pression des événements en nous convainquant nécessairement qu’ils sont les meilleurs possibles. Et quand on prend pleinement la mesure de la vanité de ce genre de réflexion, on devient incapable de continuer à trancher… tout en se rendant parfaitement compte que, piégé dans le flux constant du temps, même le non-choix revient à choisir quand même, malgré nous et souvent, contre nous.

Qu’est-ce qu’une existence humaine si ce n’est ce couloir étroit que nous dessinons sans cesse sous la pression des événements, entre le moment de notre naissance et celui de notre mort ? Qu’est-ce qu’une existence humaine, si ce n’est une succession de moments, plus ou moins intéressants, que nous subissons tout en nous donnant l’illusion que nous maîtrisons le flux de notre vie ? Nous n’avons, fondamentalement, pas les moyens de décider rationnellement de quoi que ce soit. Nous devons agir, nous devons choisir, sans rien distinguer de la trame d’ensemble, de l’imbrication des décisions simultanées et de leurs conséquences. Ce savoir-là ne nous est donné qu’après coup, au moment où il ne nous sert plus à rien d’autre qu’à nous faire croire que la somme de nos expériences va nous rendre plus aptes à tenir la barre de notre existence. Ce qui est aussi d’un orgueil fou et inconséquent. Parce que finalement, dans le maelstrom humain, toutes les décisions sont égales entre elles. La somme des interactions que nous tissons avec les autres infléchit le courant de l’histoire bien plus sûrement que chacun de nos choix que nous aimerions réfléchis et corrige, quelque part, les erreurs d’appréciation.

Il n’y a pas de vie bonne ou mauvaise, d’existence ratée ou réussie.
Il n’y a que la somme de nos trajectoires qui écrivent dans une partition immense la symphonie inachevée de l’épopée humaine.

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